
Volume 5, No 6 / Avril 1970 – Mai 1970 / Pages 1-3 (PDF pour impression)

POURQUOI NE PARLONS-NOUS PAS DE SEXUALITÉ?
Après celui de la vie, l’instinct sexuel est le plus puissant en nous; cependant, nous le « balayons sous le tapis », selon l’auteur.
Un aspect surprenant de notre fraternité est qu'un de nos plus sérieux problèmes, collectivement parlant, est mentionné très peu au pas du tout dans nos réunions au dans notre littérature. Ce problème-là, c'est le problème sexuel dans toutes ses formes et sublimations diverses. Il se cache parmi 1es causes de jusqu'à soixante-quinze pour cent (75%) de nos rechutes, selon un travailleur social d'un centre de réhabilitation que je connais bien.
Plus curieuses encore ont été les réactions de divers membres AA à mes tentatives de recherche sur la possibilité de discuter ce sujet. Alors que quelques uns ont répondu avec maturité, plusieurs ont réagi négativement ou avec des sourires qui rappellent les salles de douches pour adolescents. Quelques-uns m'ont même étiqueté comme un "démon malade".
Néanmoins, chers lecteurs qui espérez un texte épicé, vous feriez aussi bien de cesser de me lire. Je ne vais pas présenter de cas-types. Si vous voulez cette sorte de chose, vous savez où sont les magasins; mais si vous lisez le reste de cet article vous allez peut-être vous en tenir éloignés. Pour commencer, ce n'est pas mon intention d'être en faveur d'aucun code particulier de conduite, de moralité, ou d'éthique. La seule chose dont je vais vous parler c'est la sexualité en ce qui a trait à demeurer loin de la boisson, ce qui est le but premier d'AA.
Mais, même la sexualité saine peut être un problème assez puissant pour faire rechuter certains membres. Car maintes personnes (incluant de nombreux membres AA) en sont venues à croire que toute sexualité est mauvaise, sale, etc. Cette attitude peut être manifestée par la répugnance au contact physique, ou, plus subtilement, par une diminution de l'estime portée à son conjoint. Lorsque ce conjoint est l'épouse, le problème peut devenir aigu.
Cependant, même si une personne est libre des sentiments de péchés et de culpabilité, elle peut tout de même être tellement assaillie par un sens d'imperfection ou d'infériorité que le fait de boire devient un pré-requis aux relations sexuelles.
S'ajoutant à ces handicaps, il y a la complication que plusieurs de ces complexes agissent principalement sous l'influence du subconscient les rendant particulièrement difficiles à résoudre. Mais, nous devons les résoudre, si nous voulons demeurer sobres.
Ce serait merveilleux si nous tous étions soudainement capables de parler de ces problèmes-là entre nous. Si nous l'étions, les problèmes de sexualité qui ennuient plusieurs d'entre nous si profondément seraient immédiatement révélés et, comme tous nos autres problèmes, ils ne survivraient pas longtemps. Mais, cela ne se produira pas. Le fait même que nous ne puissions pas en parler est l'une des principales raisons pour lesquelles l'instinct sexuel est un tel problème. Généralement parlant, il y a deux catégories. Premièrement, il y a le Type A: des humains dont les impulsions et les désirs sont, selon tout critère logique, parfaitement normaux. Leur problème, c'est que, au cours de leur enfance on leur fit croire que la sexualité – n’importe quelle sorte d'activité sexuelle - est mauvaise. Le code moral auquel les gens du Type A essaient d'adhérer est totalement impossible à mettre en pratique pour des êtres humains normaux.
Les gens du Type B sont différents. Leurs codes moraux sont normaux ou presque normaux, mais leur conduite avant, pendant ou après avoir bu n'a rien de normal. Leur conduite peut varier beaucoup, mais elle a comme commun dénominateur que la personne elle-même condamne sa propre conduite. Il est important de noter que, selon mes recherches et mes conversations, la capacité de l'impulsion sexuelle à porter les gens à se soûler repose dans la divergence entre leur comportement et leur morale personnelle et non dans certaines actions ou certains standards spécifiques.
Pendant mes voyages, j'ai rencontré des gens qui avaient des pratiques réellement étranges sans que leur sérénité ou leur sobriété ne soient ébranlées. Ces activités-là ne sont pas mon genre; si je m'y engageais, j'en serais ennuyé. Et voilà la clé. Selon le docteur Ruth Fox, éminent psychiatre de New York qui traite principalement des alcooliques, "la sexualité est un problème seulement parce qu'elle est traitée comme un problème. Si les gens allaient simplement faire ce qu'ils vont faire de toute façon et cessaient d'être inquiets à ce sujet, ils s'en porteraient beaucoup mieux".
Je dois m'empresser de signaler que le docteur Fox ne favorise en aucune façon une conduite contraire au code moral de chaque personne. Ce qu'elle favorise, c'est de mettre les choses dans leur juste perspective. Alors que la sexualité peut être une impulsion importante, on peut difficilement dire que l'acte lui-même est d'une longue durée; alors pourquoi passer le reste du temps à vous en faire et à mijoter ce que vous avez fait ou n'avez pas fait? Mais ce n'est là que le début de la question. La sexualité est un problème et le seul fait de dire qu'elle ne devrait pas en être un n'est pas du tout une réponse.
La réponse (ou du moins une réponse pour moi) a été d'amener tout ce gâchis à la lumière où j'ai pu le regarder et lui donner le même traitement qui avait pris soin de mes autres problèmes moins exigeants, à savoir: m'admettre à moi-même exactement ce qui en était et, ensuite, en parler à un autre être humain. A ma grande surprise, m-on confident ne sembla pas horrifié et ne me condamna pas. Au contraire, il fut très sympathique et se sentit même assez libre pour parler de ses propres problèmes qui l'ennuyaient autant que les miens me fatiguaient.
Ce fut le commencement de ma compréhension de cette impulsion de base. Je n'irai pas prétendre que j'ai maintenant la victoire à 100%, mais, la plupart du temps, j'ai réellement la paix. Et, en ces jours où certains désirs que je n'aime pas dressent leurs laides petites têtes, je puis habituellement me souvenir que c'est seulement pour aujourd'hui. Demain, ils seront disparus dans leurs trous.
Avec le temps, les mauvais jours vont en s'éloignant et deviennent moins difficiles lorsqu'ils arrivent et, alors qu'ils s'estompent, une flamme claire d'amour a commencé à brûler chez moi, une flamme qui, au début, était toute petite, mais qui est maintenant une lumière claire et constante.
Et je suis reconnaissant de cette découverte.
P. S. Greenwich, Conn.

Volume 5, No 6 / Avril 1970 – Mai 1970 / Pages 4-7/14 (PDF pour impression)

JE M’APPELLE ROSE
J'ai commencé à me préparer à devenir membre des A.A. quand j'avais seulement huit ans. Mon beau-père vendait de la boisson de contrebande; ma mère - puisse Dieu la protéger - était la femme la plus charmante et la plus religieuse du monde. Elle était devenue veuve lorsqu'elle était encore très jeune et elle avait quatre enfants à élever. Elle se remaria. Ce n'est qu'après ses noces qu'elle découvrit que l'homme qu'elle avait marié était un vendeur de boisson de contrebande. Nous eûmes quand même un bon foyer, et ce n'est pas à cause de mes parents si je devins si tôt une des clientes de mon beau-père. Je l'avais regardé un jour cacher quelques bouteilles sous la maison. Aussitôt qu'il fut hors de vue, je rampai après lui. Je ne me souviens pas d'avoir rampé pour revenir excepté que, d'une manière ou d'une autre, mon retour s'est terminé sur le plancher de la chambre de ma soeur. Ma mère et mon beau-père me trouvèrent là; j'avais fait l'essai de la boisson et j'étais convaincue. Je m'en suis tirée en promettant de ne pas recommencer.
Quand j'eus dix ans, je me souviens d'une promenade en ville avec mon frère et mon oncle. En cours de route, ils s'arrêtèrent à la maison d'un ami et achetèrent une pinte de whisky. J'étais assise sur le siège arrière de la voiture; c'est là qu'ils déposèrent la bouteille. Ils s'arrêtèrent chez d'autres amis et entrèrent pour jaser, me laissant dans l'auto. A chaque arrêt j'enlevais le couvercle de la cruche. J'eus certainement du plaisir, mais à notre arrivée à la maison j'étais dans un bel état. Mon frère vint chercher la bouteille; il la trouva presque vide. Ce fut un autre coup pour ma famille. J'avais à ce moment seulement dix ans et j'avais bu une demi-pinte de whisky.
Ma soeur aînée et mon frère allèrent au collège. Ils se marièrent ensuite. Je finis l'école supérieure, m'enivrant et me dégrisant un peu; puis je me suis mariée. Pendant un certain temps nous avons été heureux.
C'était au début de la guerre; mon mari était dans l'armée, nous avions déménagé à Saint-Louis afin d'être près des siens. Ils furent enchantés et pensèrent beaucoup de bien de moi. De fait ils pensèrent que j'étais ce que je n'étais pas. Je menais une très bonne vie quand mon beau-père, un pasteur méthodiste vint me voir. Quelle soirée! Malgré tout, je me suis toujours arrangée pour être capable d'enseigner le catéchisme les dimanches avec lui.
La raison que je me donnais pour boire à ce point était que mon mari était au loin, en service militaire et que j'étais délaissée. Je restais éveillée la nuit lisant quatre ou cinq livres. Je ne m'endormais jamais; l'alcool m'affectait de cette autre manière: je restais éveillée. Je ne suis jamais allée au lit tant que les bouteilles n'ont pas toutes été vides. S'il y avait une bouteille, je veillais la moitié de la nuit; s'il y en avait cinq, je veillais toute la nuit. Et de bonne heure le lendemain matin je comptais les secondes jusqu'à l'ouverture du magasin d'alcool pour avoir une autre bouteille. Les choses allèrent ainsi jusqu'à ce que la guerre finisse et que mon mari revienne à la maison.
J'enseignais à l'école religieuse, le dimanche, et je me vantais de faire mieux que les autres. (J'avais toujours pensé que je ferais quelque chose que les autres ne faisaient pas, et que je le ferais bien mieux). Je pense quelquefois un peu de cette façon, même maintenant. (Je m'arrête encore et je me regarde dans le miroir et je me dis: Tranquillement pas vite, vieille fille: tu ne dois plus penser de cette façon). Comme je devais me réadapter à la vie conjugale, j'ai décidé de ne plus boire. Mais mon mari eut une suggestion: je pourrais boire avec lui à la maison en fin de semaine ou dans les soirées, mais ce serait incorrect de sortir moi-même pour acheter de la boisson. J'acceptai ce plan de tout mon coeur. Cela fonctionna pendant deux semaines. Il acheta une bouteille le vendredi soir. Le samedi matin elle était vide. Il n'a ensuite acheté qu'une seule bouteille. Je découvris très vite qu'il buvait trop. Je devais donc acheter ma propre bouteille et la cacher.
Mon mari arrêtait toujours après que la première bouteille était vide. Il pouvait s'arrêter. Il n’a jamais manqué une journée d'ouvrage. Il n'était pas alcoolique. J'ai essayé de mettre les freins mais sans résultat.
Mon mari prit deux ans à découvrir comment je m'arrangeais pour rester enivrée du vendredi soir jusqu'au lundi matin (quelquefois jusqu'au mardi), et ce, sur la seule bouteille qu'il achetait. Quand il découvrit que j'achetais ma propre boisson, il arrêta d'apporter de la boisson à la maison. Nous étions au régime sec, disait-il. J'en convins avec lui, comme j'avais toujours convenu de tout, mais j’avais un plan. J'achetai l'alcool à la caisse, laissant la caisse dans le magasin (qui était tenu par des amis) et j'en apportais une bouteille à la fois à la maison. Quand il découvrit mon jeu, nous recommençâmes à boire ouvertement et ce fut l'enfer pendant un certain temps.
Pendant ce temps je travaillais à l'hôpital et j'étudiais pour devenir une infirmière diplômée. (Oh! j'avais une grande imagination; je voulais aller quelque part et être quelque chose; non seulement travailler mais être une personne importante. J'ai réellement eu du plaisir à l'hôpital. J'étais le bras droit du directeur, jusqu'au moment où j'ai commencé à toucher à l'alcool qui était sous clef à l'hôpital. A part ce que je buvais, je pouvais en vendre un peu à d'autres employés à l'hôpital. Les choses allèrent d'abord très bien, mais une fois nous avons bu au point d'être malades et de ne pas aller travailler pendant plusieurs jours. On remarqua qu'il manquait de l'alcool dans les armoires. Finalement, je suis allée en vacances; les vacances ne se sont jamais terminées. Ma carrière d'infirmière finit dans l'égout.
Il me vint à l'idée qu'entre mon mari et moi ça ne tournait pas rond. En dépit du fait que j'allais avoir un bébé, je pensai que ce serait mieux si je disais bonjour à la ville de St-Louis (et à mon mari par-dessus le marché) et je m'en allai chez ma mère.
Quand mon fils eut trois mois, je recommençai à travailler. Je recommençai à avoir des difficultés. Je laissai l'ouvrage le jour de ma paye, m'arrêtai devant le magasin d'alcool et comptai mon argent; j'en avais seulement assez pour l'épicerie et pour le lait de mon bébé. Je voulais aussi avoir un Scotch ou une autre bouteille de bonne qualité. Je restais debout, comptant, essayant de me prouver qu'il y avait assez d'argent pour une de ces bonnes bouteilles. J'ai vite découvert que le vin serait meilleur pour moi. C'était meilleur marché, même à un demi-gallon par nuit. Et j'ai commencé à me soûler au vin.
Quand mon bébé eut environ six mois, un vieil ami, un pasteur baptiste qui avait alors 15 années de sobriété dans A.A., m'accompagna à mon premier "meeting". Je me souviens encore des choses qu'il m'a dites. Mais j'allais aux assemblées seulement lorsqu'il m'appelait et m'amenait; jamais de ma propre initiative. J'étais actuellement en train de découvrir comment boire. Je voulais boire mais pour ne pas me soûler et j'allais aux réunions avec une plume et du papier. Je pourrais ainsi écrire le secret aussitôt que je l'entendrais.
Je sais maintenant que je ne suivais pas réellement notre programme. Je ne savais pas toutes les étapes, pas même deux. Je ne faisais pas ces deux étapes comme on entend dire quelquefois, (seulement la première et la douzième étape) j'étais en dehors des étapes, essayant de changer le programme pour l'adapter à mes idées. Finalement j'arrêtai d'aller aux assemblées. J'arrêtai d'appeler mon parrain et je me cachais lorsqu'il appelait.
J'ai eu trois mauvaises années en dehors du mouvement A.A. à boire du vin; j'avais des pertes de mémoire et je m'éveillais en criant la nuit. Je priais pour mourir. Mon fils était trop jeune pour comprendre mais il était angoissé.
Durant ces années, ma mère, ma soeur et tous mes amis discontinuèrent de me soutenir. Ma mère arrêta de prendre toute la responsabilité de mon bébé. Elle s'occupait encore de lui quand je travaillais, mais en fin de semaine elle s'en allait et me laissait toute seule avec lui à la maison. Il est dur d'avoir soin d'un enfant lorsqu'on est sobre; imaginez essayer de le faire aussi soûle que j'étais.
Mes amis paraissaient ne jamais avoir d'argent à me prêter. Chaque source d'argent était supprimée excepté lorsque je travaillais, et ce n'était pas assez. Je gardais la maison fermée. Personne n'est jamais venu excepté le garçon de livraison du magasin d'alcools. Cela me fait quelque chose en dedans de dire comment je me sentais désespérée. Je sentais que je n'avais plus rien. Je sentais que j'étais plus seule que l'enfant prodigue: il pouvait au moins manger en compagnie d'un cochon. J'avais atteint le bas-fond. Je me suis regardée dans le miroir pour me parler à moi-même. Finalement je me suis tournée vers une Puissance Supérieure. Je ne sais trop comment, mais j'ai décidé d'aller voir un psychiatre. Il fut réellement un homme merveilleux. Je crois que les psychiatres peuvent nous aider seulement si nous sommes honnêtes avec eux. Cette fois je ne gardai rien en moi-même. Je lui racontai l'histoire de ma vie en détail. (Il ne put recevoir d'autres patients ce jour-là). II me conseilla de mettre en pratique en tous points le programme A.A. Il me donna quelques pilules aussi, mais je ne les pris pas. Je pris A.A. à la place.
Pour la première fois j'ai commencé à appeler mon parrain au lieu d'attendre qu'il m'appelle. Il est venu me voir le même soir. Nous sommes u allés àne assemblée. Pendant plusieurs semaines, je ne dis pas un mot, j'écoutais seulement. J'ai recommencé avec les étapes. Je vivais et respirais notre programme. C'est maintenant mon espoir, mon seul espoir. Il m'a apporté de la joie. Dieu m'a accordé la sérénité d'accepter les choses que je ne peux changer et le courage de changer les choses que je peux changer. Grâce à la Puissance Supérieure, je suis sobre pour connaître la différence entre ma vie d'autrefois et ma vie d'aujourd'hui.
R.M.

Volume 5, No 6 / Avril 1970 – Mai 1970 / Pages 9-11 (PDF pour impression)

ANXIÉTÉ, TENSION COMPLÈTEMENT MAUVAISE?
Non, la sérénité ne signifie pas l'absence de tout stress ou tension. Elle signifie plutôt la sécurité intérieure qui nous permet de supporter ce stress et de nous en servir comme d'occasions de croissance. Je n'ai pas à craindre ou à fuir l'anxiété parce qu'il y a une certitude au plus profond de mon être qui demeure inébranlée par les remous passagers. Si je remets véritablement ma volonté et ma vie aux soins de Dieu tel que je le conçois, je n'ai pas à craindre les tensions qui sont essentielles à mon progrès. Je peux faire face à l'anxiété avec paix aussi longtemps qu'il y a un endroit tranquille dans mon âme où je sais que je suis un enfant de Dieu et un être humain valable. Lorsque je vins au mouvement AA pour la première fois, je fus emballé par le concept de la sérénité. Ma vie avait été tellement remplie d'anxiété, voisinant souvent la véritable panique, qu'il était excitant simplement de savoir que les choses ne devaient pas nécessairement être ainsi, que ma vie pouvait être paisible. Et, durant une période de temps, je fus étonné de toute la sérénité qui semblait m'échoir. Une vie sobre comportait beaucoup moins d'aspects apeurants qu'une vie d'ébriété! Mais, avec le temps, je commençai à me questionner sur ma paix et ma sérénité. Parfois, je réagissais avec colère ou des occasions se présentaient qui m'apportaient une grande tension. A ces moments-là, j'étais angoissé à la crainte de perdre ma sérénité nouvellement trouvée. Je prenais constamment ma température émotionnelle et, lorsque je découvrais que j'étais tendu ou anxieux, j'avais peur d'être sur le point de perdre tout le bonheur que j'avais trouvé dans AA
Je pense que le problème était dans ma compréhension de la sérénité. J'y pensais comme à la condition d'une vache ruminant avec contentement dans un pâturage luxuriant; ou j’y pensais comme à un étang parfaitement calme et serein. Mais, je ne suis pas une vache et je ne suis pas un étang. Je suis un être humain et les situations difficiles font partie de la vie humaine. Une certaine part de tension et d'anxiété fait partie de la condition humaine; pourquoi aurais-je souhaité en être exempt? Et pourquoi cette condition universelle aurait-elle dû m'inquiéter?
Ma pensée tournait en un cercle dangereux: j'avais peur d'avoir peur! Je créais de l'anxiété en vérifiant constamment mes sentiments pour voir si je me sentais anxieux. Si je me sentais effectivement anxieux, je commençais à essayer de reculer devant une situation ou je me faisais du souci pour avoir manqué quelque chose quelque part dans le programme AA. Si vous êtes réellement dans le programme, pensais-je, vous ne devriez pas ressentir d'angoisse. Mais, finalement, je pensai que ma crainte de l'anxiété était une partie majeure de la difficulté. C'était comme être incapable de dormir par crainte de l'insomnie. Je découvris que j'étais anxieux d'être anxieux, tendu à l'idée de l'être, que j'avais peur d'avoir peur.
Les alcooliques ont une bonne raison de craindre le stress excessif, surtout dans les premiers jours de sobriété parce qu'il a été généralement remarqué que nous avons un peu de tolérance au stress. Nous avons appris une méthode de nous en échapper: trop souvent, plutôt que d'endurer l'anxiété nous l'évitons en buvant. Parce que nous sommes conscients de cette tendance en nous-mêmes, nous allons probablement nous protéger avec soin dans nos premiers jours de sobriété et fuir toute situation qui pourrait apporter de la tension et du malaise. Alors que nous améliorons notre sobriété, cependant, nous découvrons qu'il est impossible d'éviter toutes les choses déplaisantes. La personne qui est toujours confortable, qui ne semble jamais être ennuyée par quoi que ce soit, ne s'améliore probablement pas. L'amélioration, impliquant le changement, est douloureuse. Ou, peut-être, le gars complètement confortable refuse-t-il simplement de reconnaître son inconfort et repousse-t-il ses sentiments hors de son conscient. Mais le fait de nier le malaise ou de l'éviter par stagnation sont deux réponses hautement insatisfaisantes.
A la base, il y a deux manières de traiter l'anxiété: nous pouvons éviter les situations qui nous causent du stress ou bien nous pouvons augmenter notre tolérance, notre habileté à supporter le stress. A nos premiers jours dans AA, la plupart d'entre nous découvrons que nous évitons beaucoup du stress de nos vies antérieures. Nous découvrons qu'une vie sobre apporte moins de situation menant à la panique. Notre soulagement des angoisses de nos jours de boisson amène quelquefois cette glorieuse période de nuage rose. Mais vient le temps où nous descendons du nuage rose et envisageons les épreuves et les soucis du monde et, alors, nous nous sentons souvent anxieux. Lorsque nous devenons quelque peu bouleversés ou nerveux, parfois, nous prenons la panique, nous demandant: est-ce là un retour au vieux cercle vicieux? sommes-nous sur le point de nous soûler de nouveau?
Alors qu'augmente la durée de notre sobriété, notre habileté à endurer le stress devient meilleure. Nous découvrons que nous pouvons vivre avec l'anxiété et nous en servir. Notre tension et notre inconfort peuvent nous inciter à construire quelque chose de mieux dans nos vies. Le fait pour quelqu'un de ressentir un certain malaise dans sa situation est essentiel à l'amélioration de cette situation; après tout la vache contentée n'a pas de stimulant à changer ou à s'améliorer! Mais les êtres humains ont une insatisfaction qui fait partie d'eux-mêmes. Nous voulons être plus que nous sommes. Si nous craignons ou nions cette insatisfaction plutôt que de construire sur elle, nous ne sommes pas des personnes pleinement développées. La réelle satisfaction dans la vie vient en surmontant les obstacles, non en les évitant. Regardez un enfant apprenant une nouvelle discipline. Alors qu'il essaie quelque chose de nouveau pour lui, il faillira d'abord. Vous le verrez se sentir frustré et réagir avec colère et anxiété, le même sentiment que les alcooliques craignent tant! Mais regardez la joie franche qui apparaît sur le visage de l'enfant alors qu'il maîtrise la nouvelle discipline. La joie de la réalisation ne vaut-elle pas les moments de frustration?
].C., Minneapolis, Minn.

Volume 5, No 6 / Avril 1970 – Mai 1970 / Pages 18-20 (PDF pour impression)

TRIBUNAL ET CLASSES SUR L’ALCOOLISME
Par Eugene K Magnum,
Juge en chef de la cour Municipale
Phoenix, Arizon
Depuis toujours, les tribunaux se sont sentis impuissants à faire quoi que ce soit pour l'alcoolique. Il est très déconcertant de voir les mêmes personnes comparaître en cour semaine après semaine, et, dans bien des cas, durant des années. Les emprisonnements n'apportent aucun remède. A peu près la seule chose que l'on puisse dire en faveur de la prison est qu'elle tient l'alcoolique hors des débits de boisson pour un temps et que la nourriture de la prison lui refait une constitution pour lui permettre de survivre au long de ses longues périodes d’ivrognerie.
Se rendant compte de la futilité des sentences successives, nombre de tribunaux essaient de faire quelque chose pour l’alcoolique. Le programme qui connaît probablement le plus de succès aux É.-U. est la Classe du Tribunal d’Honneur, dirigé par l’Honorable Ray Harrison, juge à la Cours Municipale de Des Moines, Iowa. De la salle de son tribunal, l'idée s'est répandue au point où au moins trente-cinq classes sont maintenant établies, et chaque jour, d'autres tribunaux s'informent au sujet de leur programme.
Chaque mercredi soir, la Classe sur l'Alcoolisme du Tribunal de Phoenix se tient en Cour Municipale. La moyenne d'assistance est de 60 à 80, dont environ 15 membres AA. Les autres sont ceux que nous essayons d'aider ou des membres de leurs familles (plusieurs hommes invitent leurs épouses). Ceux qui assistent pour la première fois arrivent des sources suivantes:
1. Sentence suspendue.
Dans plusieurs cas, nous nous servons de cette procédure et nous la trouvons efficace. Au moment de la sentence, le Tribunal prend en considération l'assistance à la Classe du Tribunal. Cette méthode est utilisée surtout dans les cas d'ébriété au volant et de consommation illégale de boisson par des mineurs.
2. Directement de prison.
Le mercredi matin, nous condamnons nos ivrognes à un (1) jour de prison, avec entente qu'ils seront relâchés à temps pour la classe du Tribunal du même soir. Au cours des trois ou quatre jours qui précèdent, nous en condamnons quelques uns à 4, 3 ou 2 jours afin qu'ils puissent être relâchés au moment de la Classe du Tribunal.
3. Visiteurs d'occasion.
Certains sont là sur invitation d'un copain buveur. Notre programme est basé sur une réunion AA. Un juge fait quelques remarques d'ouverture et remet la réunion au président qui explique la raison d'être de la réunion, raconte sa propre histoire de boisson et dit comment, avec AA, il a trouvé la sobriété. On présente un co-président qui raconte aussi son histoire. On invite ensuite des membres AA à adresser la parole. Toutes les accusations sont presqu'identiques à celles qui se donnent à l'occasion d'une réunion AA. Le juge termine la réunion et on sert ensuite le café et les pâtisseries. Au moment du café, les membres AA se mêlent aux autres et les encouragent à s'affilier à AA et à essayer ce programme.
Nous avons aussi un autre programme qui s'est avéré efficace. Nous tenons notre première session du Tribunal à 7 h. du matin, 365 jours par année, afin de vider notre entrepôt d'ivrognes. A chaque session assistent de deux à cinq membres AA. Le juge choisit dans le groupe d'ivrognes quatre ou cinq accusés à qui il accorde des sentences suspendues et à qui il demande de parler à des AA lors de leur libération. Le programme AA est expliqué en détail et on donne aux buveurs une occasion de se joindre aux AA. Je suis des plus impressionnés de l'efficacité de cette dernière façon de procéder, même si, dans son ensemble, elle n'est pas aussi efficace que la Classe du Tribunal.
Je dois rendre hommage au dévouement et à l'esprit de service des membres AA, tant hommes que femmes. Notre Classe du Tribunal comprend des hommes et des femmes ivrognes de telle sorte que nous comptons beaucoup sur les femmes AA pour nous aider.
On peut obtenir une grande satisfaction à travailler selon le programme que je viens de décrire. Ce n'est pas ennuyeux du tout. On ne peut égaler le plaisir qu'on éprouve à voir les changements dans les vies de ces gens alors qu'ils combattent pour obtenir la sobriété et à voir la sérénité et la paix remplacer la peur et la haine. Je recommande ce programme à tous les juges.

Volume 5, No 6 / Avril 1970 – Mai 1970 / Pages 21-23 (PDF pour impression)

CE N’EST PAS NÉCESSAIREMENT CELA …
Il a été dit que l'humilité est la capacité d'accepter la critique constructive doublée de la capacité de rejeter ces remarques lorsqu'elles parviennent de personnes non qualifiées. Je ne sais pas qu'elle est ma situation dans ce cas - tout ce que je peux dire c'est que je suis une membre AA sobre, disons plus près de vingt ans que de quinze; et il me vient à l'esprit quelques suggestions qui pourraient être utiles à d'autres.
Je pense à quelques remarques qu'on entend à des réunions dans mon patelin - énoncées, j'en suis sûre, par des membres en toute sincérité et honnêteté, mais qui, je trouve, peuvent être mal interprétées et peuvent par conséquent nuire à l'ensemble de l'image de notre mouvement. J'ajouterai ceci: je ne voudrais pas être destructive en critiquant ces remarques, et j'espère ajouter une suggestion constructive après avoir énuméré chaque énoncé qui me préoccupe.
« Il est de tradition pour le président de s'identifier (lui ou elle) comme étant un alcoolique ». Cela est-il vrai? Si oui, je ne vois pas pourquoi on s'identifie de telle façon. Il semble bien que chaque membre sait que je suis une alcoolique lorsque j'ai le privilège d'occuper la chaise du président; autrement le secrétaire du groupe ou le groupe lui-même aurait commis une erreur en me demandant de m'asseoir en avant.
Mon objection à cette remarque d'ouverture peut, à mon avis, être que le président se laisse entraîner par le son de sa propre voix et se laisse aller à raconter son histoire au complet.
Je ne crois pas que ce soient là les attributions du président.
Laissons les conférenciers faire ça. La fonction du président est de parler brièvement de notre méthode - ce qu'est AA et ce qu'il n'est pas.
« La psychiatrie et la médecine ou la religion ne sont bonnes à rien.» Évidemment, le conférencier ne veut pas dire exactement ça. Ce qu’il veut dire c'est qu'avant d'avoir rencontré AA, la psychiatrie ne pouvait m'aider pour la simple raison que je ne disais pas la vérité. Mais supposons qu'un psychiatre, qu'un médecin ou un ministre du culte soit visiteur à une de nos réunions, pour la première fois peut-être, qu'est-ce qu'il pensera de cette remarque? Les chances sont qu'il la prenne au pied de la lettre.
Il y a une chose dont je suis convaincue depuis longtemps: je dois être prudente et réfléchie dans mes remarques. Incidemment je connais un très grand nombre de membres qui ont été aidés par les psychiatres après avoir trouvé leur sobriété dans AA.
« Les médecins ne devraient pas donner de pilules ou prescrire des pilules aux alcooliques. » Je sais aussi que d'autres membres, que certains alcooliques abusent de la médication - mais également combien d'autres non alcooliques - Lorsqu'un médecin dirige un patient alcoolique vers AA il n'en contribue pas moins à le traiter physiquement. Un médecin de mes amis me demandait un jour: "Qu'est-ce que vous voulez que je prescrive à mes patients? du cirage à chaussures ?"
« Vous n'avez pas le droit d'assister à une réunion AA, vous n'êtes pas membre parce que vous prenez des pilules. »
J'ai entendu cette remarque faite à une jeune fille qui venait de se joindre au mouvement. Cela l'a tellement bouleversée qu'elle a quitté la réunion pour aller se soûler de nouveau. Cette jeune fille était déjà mon amie et je savais qu'elle devait prendre des médicaments pour une maladie dont elle souffrait depuis toujours, ce qui lui permettait de rester en vie! De plus il y a un dicton dans notre programme qui dit: "Vivre et laisser vivre".
« Tous les autres organismes traitant l'alcoolisme travaillent en concurrence ou en opposition avec AA ». Je crois que c'est ridicule de dire cela. Est-ce que notre co-fondateur Bill ne nous a pas souvent demandé "d'être amis avec nos amis"?
« Si ta façon de demeurer sobre est différente de la mienne, je ne veux pas en entendre parler. Ma façon d'agir donne des résultats. Je serais tout simplement mêlée si tu me disais ce que tu fais ». Eh bien, AA peut être un "programme égoïste", mais sûrement pas aussi égoïste que cela! J'aime à entendre parler de la façon dont chaque personne s'y prend pour demeurer sobre, pour deux raisons: les chances sont bonnes que j'apprenne quelque chose que je ne connais pas et qui peut m'aider; et je ne devrais jamais oublier que de parler de soi aide l'autre membre AA.
Chaque membre peut parler comme il l'entend. Si cela aide un membre de croire que la lune est faite de fromage de gruyère, laissons-le aller de l'avant et le croire. Mais essayons d'éviter d'exposer nos propres généralisations comme si elles étaient des paroles de l'Évangile.
J.F.

Volume 5, No 6 / Avril 1970 – Mai 1970 / Pages 24-25/28 (PDF pour impression)

De Suisse
TÉMOIGNAGE
Je m'appelle BERNARD, je suis content d'être un alcoolique; cela peut vous paraître choquant au premier abord, mais par la suite vous comprendrez mieux.
J'ai commencé à boire à l'âge de 14 ans; à ce moment-là, l'alcool était pour moi une façon de jouer à l'homme, ou du moins, ce qui me semblait être un homme. Je rencontrais souvent un camarade d'école qui avait un père qui buvait poliment, et je ne savais pourquoi, je l'admirais.
Par la suite je quittais la maison, à l'âge de 16 ans pour aller rouler ma bosse, dans ce grand monde, plein d'imprévus, d'embûches et de vices que je ne soupçonnais pas. Dans la première pension où j'étais, mon "dada" était de boire un verre à la table comme tout le monde; ensuite ce furent les cafés "désinfectés" pomme, pruneau, ou kirsch. Ma première cuite remonte à 13 ans en arrière, nous avions reçu la paie, et comme l'alcool et les copains qui buvaient m'attiraient je les suivis. Nous commençâmes avec du rouge puis du blanc pour finir à la goutte de telle façon que vers minuit j'étais complètement soûl. On m'a ramené dans ma chambre, et chose curieuse je ne fus absolument pas malade.
Cette première expérience m'encouragea et fut suivie de beaucoup d'autres jusqu'à l'âge de 21 ans. Quand je me suis marié, ma vie était axée sur l'alcool; toutes les sortes de ce maudit poison avaient été goûtées. Une fois marié, je m'étais persuadé que j'arrêterais de boire, mais ce ne fut pas le cas, au contraire cela augmentait et empirait de mois en mois. Je perdis mon emploi dans plusieurs entreprises (je suis chauffeur de profession) j'étais sûr que cela n'arrivait qu'à moi. Tout cela ne fit qu'accélérer ma déchéance, toutes les excuses étaient bonnes pourvu que je puisse boire et oublier. J'avais des dettes, ma femme et mes enfants se détachaient de moi, c'était une vie infernale.
Pendant 8 ans ma femme essaya par tous les moyens de me faire arrêter de boire, je lui promis au moins 10,000 fois mais je n'y arrivais pas. Ma déchéance était complète. Jusqu'au 4 février '67, le jour le plus beau de ma vie, ce jour où j'ai connu les A.A. C'était un mercredi, j'étais rentré sans avoir bu un verre, car j'étais encore malade de la cuite du jour précédent. Ma femme m'attendait sur le pas de la porte, elle me fit comprendre qu'elle voulait me parler seul à seul: très calmement elle me dit que si je n'arrêtais pas immédiatement de boire de l'alcool elle retournerait chez ses parents avec mes enfants jusqu'à ce que j'eus fait mes preuves. Comme j'adore mon foyer, la décision fut vite prise, il fallait que je trouve quelqu'un qui puisse m'aider à trouver la sobriété. Je pris l'annuaire de téléphone et je me mis à chercher, je tombai sur l'adresse des ALCOOLIQUES ANONYMES. Cette phrase me mit en confiance. Puisque ma décision d'arrêter de boire était prise, il fallait m'armer de courage et téléphoner ce que je fis.
Le membre A.A. qui m'a répondu me donna du courage, me dit qu'il ferait le nécessaire pour venir me voir tout de suite pour m'aider. Le premier pas vers la sobriété était fait. Ce membre A.A. vint me trouver, me fit comprendre que l'alcoolisme est une maladie, que je n'étais pas le seul à en souffrir, que l'unique façon de s'arrêter de boire était de vivre 24 heures à la fois, et de suivre les réunions le plus possible.
Je suis donc allé à ma première réunion et depuis tout va pour le mieux. Un grand merci du fond du coeur à ce mouvement qui m'a aidé chaleureusement.
Groupe LAUSANNE
LAC-BERNARD

Volume 15, No 6 / Avril 1980 – Mai 1980 / Pages 8-10 (PDF pour impression)

LES PRINCIPES DE BASE EN RÉTROPERSPECTIVE
Le docteur Bob est né en 1879 à St.Johnsbury, Vermont. Il est décédé le 19 novembre 1950 à Akron, Ohio. En 1935, Bill W. et le docteur Bob fondèrent cette association d'alcooliques que nous appelons Alcooliques Anonymes. En tant que chirurgien, le docteur Bob a traité personnellement des milliers d'alcooliques dans les hôpitaux d'Akron et transmis le message AA dès le début du mouvement.
Il est toujours encourageant de songer qu'on fait partie d'une organisation toujours croissante et qu'on participe personnellement au travail accompli afin de libérer les alcooliques de leur terrible esclavage. Pour ma part, j'éprouve une grande joie alors que je constate qu'il y a plus de treize ans, une Providence remplie de sagesse dont les voies restent toujours insondables à notre compréhension, m'a amené à "découvrir clairement mon chemin" et à contribuer avec humilité, tout comme d'autres l'ont fait, à guider les premiers pas de cette jeune fraternité qu'était alors Alcooliques Anonymes.
Au moment présent, il est logique de faire une rétrospective concernant certains principes fondamentaux. On a beaucoup écrit et beaucoup parlé au sujet des douze étapes d'AA. Ce programme démontrant notre foi et nos pratiques n'a pas été établi par hasard et présenté à nos membres comme des moyens de fortune. Ces étapes élaborées à la suite de nos premiers essais et de nombreuses difficultés furent et demeurent le résultat d'un désir humble et sincère, et elles ont été formulées dans la prière personnelle pour obtenir les lumières divines.
Dans leur rédaction finale et telles que présentées à nos membres, ces étapes sont simples et de signification précise. Elles peuvent également être utilisées par toute personne ayant un désir sincère d'obtenir la sobriété et de la conserver. Les résultats en sont la preuve. Leur simplicité et leur efficacité sont telles qu'aucune interprétation particulière et certainement aucune restriction n'ont jamais été nécessaires. De plus, il est devenu évident que le niveau de vie harmonieuse que nous obtenons est en proportion directe avec nos efforts sincères pour suivre rigoureusement les étapes et ceci, avec l'aide de Dieu et au meilleur de notre capacité.
Cependant, il n'existe pas de mots d'ordre dans AA. Nous ne sommes rattachés à aucun lien ou doctrine théologique. Aucun d'entre nous ne peut être excommunié ou rejeté dans les ténèbres car il y a beaucoup de diversité intellectuelle dans notre association et un décalogue AA dans le genre de' 'tu ne feras pas" ou "tu éviteras de " ... nous laisserait plein d'amertume.
Considérons les douze principes de la tradition AA. Là non plus, ces expressions n'ont pas été choisies au hasard ou le produit d'une observation banale. Elles représentent le résultat de notre expérience en tant qu'individus, en tant que groupes dans AA et également, avec nos semblables et les autres organisations dans la grande fraternité humaine sous la puissance de Dieu à travers le monde entier. Ces traditions restent entièrement des suggestions, mais l'esprit dans lequel on les a conçues mérite qu'on les considère sérieusement comme les principes directeurs d'AA pour les membres, les groupes et nos divers comités, qu'ils soient locaux ou nationaux.
Nous avons également réalisé qu'il était sage de ne glorifier aucun membre. De toute évidence, ce principe est logique. La plupart d'entre nous admettront qu'au moment où nous avons dû personnellement admettre nos défaites et nous décider à soumettre nos volontés et nos vies au soin de Dieu tel que nous Le concevions, nous avions toujours certaines réserves sournoises d'excuses personnelles et de justification. Nous avons dû nous débarrasser de ces déficiences mais l'égocentrisme de l'alcoolique ne disparaît que très difficilement. A cause de nos bonnes activités, beaucoup parmi nous ont reçu des éloges non seulement de nos amis AA mais aussi du grand public. Nous serions sûrement ingrats de manquer de savoir-vivre lorsque ces éloges nous sont faits mais il nous est tellement facile d'éprouver, peut-être en secret, un peu d'orgueil. Toutefois, dessiner des auréoles ou s'en entourer n'est pas convenable pour les membres de notre association.
Nous avons tous eu, connaissance de l'expérience du nouveau membre qui reste sobre pour un certain temps, surtout à cause de sa fidélité à son parrain. Alors, il peut arriver que le parrain ait une rechute et vous savez ce qui se produit habituellement. Sans soutien humain, le nouveau membre se met à boire lui aussi. Il avait glorifié son parrain au lieu de suivre le pro-: gramme AA.
Il est certain que nous avons besoin de dirigeants mais nous devons les considérer comme le s agents humains de la Puissance Supérieure et non pas les flatter indûment en tant qu'êtres humains. Il y a lieu de mettre ici fortement en évidence les quatrième et dixième étapes: "Faire un inventaire personnel et minutieux de nous-mêmes ... continuer de faire notre inventaire personnel... admettre promptement nos torts. " Voici l'antidote parfait pour l'empoisonnement de "l'auréole".
Et maintenant, parlons un peu de l'anonymat. Si nous avions une bannière, ce mot "anonymat" y serait imprimé car il parle de la soumission de l'individu de la disparition de son égocentrisme. Essayons de réfléchir sur la pleine signification de l'anonymat et de ce fait, apprenons à rester humbles, modestes et toujours conscients que nous sommes dirigés par Dieu.
Dans ses premiers jours, Alcooliques Anonymes a évolué autour d'une table de cuisine. Beaucoup de nos premiers groupes, de nos meilleures assemblées et de nos soirées les plus efficaces ont eu leurs origines autour de cet humble ameublement, avec le pot de café à proximité.
Sans doute, nous avons progressé matériellement; nous possédons un meilleur ameublement, plus confortable mais la table de cuisine doit toujours nous convenir. C'est le symbole parfait de la simplicité. Dans AA, nous n'avons pas de grands personnages (V.I.P.) et nous n'en avons pas besoin. Notre association n'a pas besoin de gens prestigieux, ni d'édifices grandioses. Ce principe a été établi en toute sagesse. L'expérience nous a démontré que la simplicité est essentielle pour la préservation de notre sobriété personnelle et pour aider ceux qui souffrent encore.
Il vaut mille fois mieux pour nous que nous comprenions le sens et la pratique du "bon et fidèle serviteur" que d'entendre le commentaire suivant: "Avec 100 000 membres et plus, vous devriez posséder un siège social de soixante étages à New York et employer les meilleurs spécialistes pour diriger vos affaires." Nous n'avons aucunement besoin de ce genre de choses.
Dieu fasse que AA reste toujours simple!
(AA Grapevine, sept. 1948)

Volume 15, No 6 / Avril 1980 – Mai 1980 / Pages 11-16 (PDF pour impression)

« AA VU DE L’EXTÉRIEUR »
Par Pierre-Marc Johnson
Si je suis parmi vous, aujourd'hui, pour vous adresser la parole, sur le thème: "AA, vu de l'extérieur", ce n'est pas que je sois alcoolique. Je n'ai pas à faire face à ce problème, heureusement pour moi. La vie m'en a réservé d'autres.
Je suppose que lorsqu'on m'a invité, on faisait à la fois appel à celui qui a pratiqué la médecine et au ministre du Travail et de la Main-d'oeuvre du Québec qui, en tant que tel, ne peut faire autrement qu'être préoccupé par les conséquences de l'alcoolisme non contrôlé dans la société.
Que ce soit à Sherbrooke, à l'époque de mes études de médecine, particulièrement lors de mon stage au département de psychiatrie, ou encore ici à Montréal, dans les salles d'urgence de l'Hôpital Saint-Luc et de Maisonneuve-Rosemont, j'ai eu l'occasion, comme étudiant et comme médecin, de voir combien l'alcoolisme a pu détruire des hommes et des femmes, leur vie et leur milieu.
Je ne possède pas d'expertise avancée dans le secteur de l'alcoologie. Mais, comme médecin, j'ai été sensibilisé à différentes dimensions de ce qu'on peut aujourd'hui qualifier de maladie de l'alcoolisme.
Disons, au départ, que l'alcoolisme ne doit pas être vu comme un péché ou un vice même si, dans ses mécanismes de défense, la société a senti le besoin de qualifier cet état en ayant recours au vocabulaire d'une morale qui condamne. L'alcoolisme doit être considéré aujourd'hui, bel et bien, comme une maladie, dans la plupart de ses manifestations.
D'aucuns prétendent qu'il y a un terrain héréditaire prédisposant, et que sans doute certains facteurs génétiques joueraient dans l'apparition de l'alcoolisme. D'autres font des recherches sur les dimensions biochimiques de cette maladie en mettant en cause des réactions organiques qui relèvent de phénomènes analogues aux mécanismes allergiques. On en parle également comme d'une dépendance, au même titre qu'on peut parler de la dépendance à certaines drogues amenant des phénomènes de retrait et de sevrage. Mais, ici, on se situe peut-être beaucoup plus au niveau des effets de l'alcool qu'au niveau des mécanismes expliquant les causes de l'alcoolisme.
On a aussi déjà parlé de l'alcoolisme comme d'une maladie psychologique ou psychosociale. On réfère alors au mécanisme de défense que constitue le fait de boire dans des situations provoquant normalement de l'anxiété. Ou encore, on fait état des troubles du comportement que constitue la recherche de l'état d'ébriété chez celui qui subit un stress à cause de son travail, de sa vie familiale, de son entourage ou même de ses pulsions intérieures. Finalement, certains évoquent la nature purement sociale du comportement alcoolique, présentant la maladie comme une résultante de facteurs uniquement sociaux, de mimétisme et de rôle en société.
Que l'alcoolisme, d'autre part, entraîne l'apparition de maladies, cela ne fait plus, et d'ailleurs n'a finalement jamais fait de doute. Qu'on pense simplement à l'épidémiologie de la cirrhose du foie qui figure parmi les quatre principales causes majeures de décès chez les adultes au Québec. L'ingurgitation de quinze onces d'alcool par jour ou d'environ dix bières par jour pendant douze ans donne à l'homme une chance sur quatre de développer une cirrhose et si ce rythme se maintient pendant vingt-deux ans, les chances de développer cette cirrhose s'élèvent alors à une sur deux. On croit d'autre part, cliniquement, que la femme est plus susceptible de développer cette pathologie reliée, dans 90% des cas, à l'alcool.
Chose certaine, la consommation d'alcool en ce qui a trait à la cirrhose, est le facteur fatal: les experts considèrent que celui qui est cirrhotique mourra avec sa cirrhose s'il cesse de consommer de l'alcool, alors que celui qui est cirrhotique et continue de consommer de l'alcool mourra de sa cirrhose. Par contre, l'abstinence et la sobriété produisent des effets bénéfiques sur l'ensemble des symptômes de cette maladie, au point souvent d'en faire disparaître toute apparence et toute trace même. On sait ici le rôle primordial que joue la volonté de cesser de boire (facteur plutôt unique pour une maladie).
Et comment donc qualifier l'alcoolisme? Il ne s'agit évidemment pas d'un péché ou d'un vice. Il faut sans doute en parler comme d'une maladie ou tout au moins un état, dont les conséquences sont habituellement aussi destructrices pour celui qui en est la victime que pour son entourage lorsqu'il ne contrôle pas la maladie. Maladie aussi où on retrouve probablement un terrain prédisposant, des réactions particulières à l'agent agresseur qu'est l'alcool (ou encore un seuil de tolérance spécifique à l'alcool) et un enchaînement de causes et d'effets qui produisent un comportement social disfonctionnel.
Quant aux effets collectifs ou aux coûts qu'impose l'alcoolisme incontrôlé au niveau de la société, il faut d'abord être conscient qu'il y a une différence entre certains événements reliés à l'alcool et d'autres reliés à l'alcoolisme. En effet, les accidents reliés à l'alcool sont ceux qui sont causés par une personne ayant ingurgité de l'alcool même si cette dernière n'est pas alcoolique. Tandis que les accidents causés par l'alcoolisme sont ceux causés par des personnes atteintes de la maladie qu'est l'alcoolisme, et qui vivent habituellement dans un état ébrieux.
Voici quelques chiffres qui en diront long sur la destruction et les pertes collectives entraînées par cette maladie. On évalue au Québec que les pertes industrielles reliées à ['alcoolisme sont de l'ordre d'au moins 250 millions $ par année.
• L'absentéisme: on estime qu'il y a trois à quatre fois plus d'absentéisme chez les individus atteints par l'alcoolisme que chez ceux qui ne le sont pas. Ainsi, annuellement, le nombre moyen de jours perdus chez les alcooliques est de 22, alors que chez ceux qui ne sont pas alcooliques, il est de 5 à 7 jours par année.
• Les accidents de travail: on évalue qu'il y a trois fois plus d'accidents de travail chez les alcooliques que chez les autres et ces accidents coûtent environ 170 millions $ par année, au Québec seulement.
• Quant à la baisse de productivité, elle est évaluée à quelque 75 millions $ par année, au Québec.
Certains programmes de réadaptation en milieu de travail, par le succès qu'ils ont connu, ont démontré à quel point l'alcoolisme était responsable d'une série de coûts avant leur mise en place. Ainsi, dans certaines industries, on s'est rendu compte que le traitement des alcooliques pouvait amener une diminution de 58% des griefs, une baisse de l'absentéisme de l'ordre de 81 %, une diminution des demandes d'indemnisation de 84% et une diminution des montants payés en indemnisation de l'ordre de 82%.
En somme, l'alcoolisme amène, pour la société globalement, un gaspillage et des pertes importantes. Que ce soit en diminution de productivité, en accidents de la route, en soins hospitaliers, en pensions pour handicapés, en médicaments et même en criminalité augmentée.
Mais l'homme ou la femme atteint par l'alcoolisme et qui n'est pas sous contrôle, s'adonne lentement mais avec une assurance prévisible à une spirale qui l'amène de plus en plus vers le gouffre. Ainsi, son rendement diminue, il devient imprévisible dans ses horaires, il se fatigue plus vite. L'assiduité manque, les retards s'accumulent, cet homme ou cette femme devient peu fiable et négligent. En somme, c'est un être humain qui se laisse aller et qui détruit sa propre santé physique et mentale, compromet la sécurité des autres et dégrade ses relations humaines avec son entourage.
Combien d'amitiés se sont terminées à cause de l'alcoolisme? Combien d'enfants, combien de conjoints ont subi l'anxiété d'une relation avec un alcoolique? Le nombre de foyers qui ont été brisés à cause de l'alcoolisme est incalculable. Et il y a aussi toute cette destruction, non seulement des autres mais de soi: la servitude, le cauchemar de l'isolement, la mise à nu de ce que l'humain a de moins reluisant, la mise en évidence des désirs inconscients de se détruire. ( ... )
Dans les moments de déchéance la plus basse, dans les moments les plus creux, les plus douloureux où l'homme apparaît dans toute la fragilité de son existence, il y a cependant, parce qu'on touche à la vie elle-même, une richesse de ressources qui peut être mise au service de soi comme des autres. Dès qu'il a touché à ce fond, qu'il remonte, l'homme nous renvoie cette fois l'image de la dignité et de la sérénité en devenir. Cette condition, aux confins mêmes du supportable dans l'existence, recèle une richesse infinie de ce qu'il y a également de plus beau dans l'humain, c'est-à-dire sa dignité. Celui ou celle qui est passé par là, et qui a pu et a su remonter de là, est un vivant témoignage des valeurs qui transcendent nos vies: ce sont des valeurs, parfois humanistes comme la solidarité, la compassion, le partage et la chaleur d'une comll1unication simple et vraie.
Ces valeurs, plus souvent cependant, viendront rejoindre presque inévitablement celles qui sont plus proprement spirituelles. On ne peut passer d'un état de dépendance et de souffrance dans l'âme même, à la sérénité, sans que ce qu'il y a de plus beau et de plus noble dans la nature humaine ne s'y mette. Et pour atteindre cette sérénité, n'est-il pas besoin pour nous de recourir au fond de nous-mêmes, à la recherche d'une force, d'absolu, que ce soit le Dieu chrétien ou toute autre recherche qui vise à situer l'homme modestement mais dignement, dans un tout qui dépasse? Chaque homme et chaque femme a en lui cette soif et ce besoin d'absolu qu'il peut, s'il le veut, harnacher au service de son propre développement vers un état de plus grande tranquillité, et par le fait même, au service de son environnement humain.
N'est-ce pas là ce à quoi fait appel votre mouvement? Par ce qu'il est, comme ce qu'il n'est pas, ce qu'il fait comme ce qu'il ne fait pas: votre mouvement répond à des attentes de la société comme de l'homme.
Un collègue médecin, spécialiste des maladies associées à l'alcoolisme, me disait récemment: "Les AA, ce sont vraiment eux les meilleurs!" C'est sans statistique mais empiriquement et cliniquement qu'on a pu voir des milliers d'hommes et de femmes médicalement, psychologiquement et spirituellement atteints par l'alcoolisme et qui ont pu, grâce à l'abstinence et à la sobriété que prônent les AA résoudre leur condition médicale et psychologique.
Sans clinique ni subvention, sans instrument de dépistage, ni programme formel de prévention, sans offrir de services sociaux, de nourriture ou de logement en tant qu'organisation, toujours dans cet anonymat le plus compatible possible avec le type de société ouverte dans lequel nous vivons, votre mouvement connaît des succès. Parmi ces succès parfois, il y en a qui relèvent, comme me le disait un vieil ami bénédictin récemment, du miracle. Vous répondez aux attentes de la société dans la mesure où les succès que vous connaissez diminuent les conséquences nocives de l'alcoolisme que j'ai décrites précédemment.
Pourquoi connaissez-vous ces succès? Évidemment, il y a les techniques, la discipline, l'application de mesures connues et éprouvées d'une façon constante, patiente et assidue: prendre les jours un à un, admettre qu'on a perdu le contrôle de sa vie, et le faire admettre, reconnaître les symptômes, les conditions d'environnement, vivre sa réalité plutôt que ses rêves, faire l'inventaire de soi. Mais, bien au-delà de ces techniques éprouvées qui ont connu un cheminement de plus en plus fructueux depuis qu'elles furent amorcées en 1935 par les fondateurs, il y a sans doute d'autres qualités, d'autres raisons à vos succès.
Vous n'imposez aucune condition de classe ou d'origine pour participer à votre mouvement et ses activités, sinon cette condition de "vouloir arrêter de boire". Vous êtes donc un mouvement sans classe où l'unité se fait autour du devoir sacré que vous vous imposez de propager le message d'un mieux-vivre et du développement humain par la sobriété, et cela quelle que soit l'origine des personnes. Vous êtes fondamentalement un mouvement démocratique et accessible, et ce mouvement valorise par-dessus tout l'accueil, la solidarité, le partage de l'expérience de vie.
D'autre part, vous ne vous détournez pas du but clair que vous vous êtes fixé depuis 1935. Votre croissance constante démontre bien que quand on a une idée claire, quand on y met les ressources nécessaires, quand on ne se détourne pas d'un but et quand on ne cherche pas avec opportunisme à en dévier, on peut parvenir à des succès.
Mais, au-delà de ces techniques, de cette démocratie et de cette accessibilité des valeurs, de solidarité, d'accueil et de partage, de cette constance dans vos principes et de votre refus de politiser de quelque façon, et même au sens le plus noble du terme, votre mouvement, vous faites appel à des valeurs, à des principes et à des aspirations profondément ancrées chez l'homme. Votre message en est un d'amour des humains les uns pour les autres. Il en est un, il est vrai, d'abstinence, mais aussi de tolérance des humains les uns face aux autres. Vous faites également appel à cette ressource qui appartient à tout être humain de rechercher un absolu et de trouver sa dignité et sa raison d'être dans un tout qui le dépasse.
Finalement, vous présumez de la responsabilité des êtres humains et c'est, sans doute, un des éléments qui vous distingue des écoles sociologistes qui tendent à ériger l'irresponsabilité humaine en système absolu: et vous connaissez des succès ...
Vous avez donc des principes et une pratique qui vous ont rendus utiles à la société parce que vous connaissez ces beaux succès. La société québécoise a donc besoin de vous parce que l'alcoolisme est une maladie qui continue de se répandre et que vous êtes un des instruments important que nous possédions pour y faire face.
Vous êtes également une forme de modèle pour la société dans la mesure où vos succès sont largement attribuables à votre constance; votre présence grandissante est un exemple pour ceux qui ont un idéal, et qui respectent la voie qu'ils se sont tracée sans y déroger. Et les sociétés modernes ont besoin de ce genre d'hommes et de ce genre de femmes, de ce type de cohérence au coeur du développement de la civilisation, ou si peu semble sacré ou important.
Vous êtes également une source d'inspiration pour la société et pour les humains parce que vous véhiculez un humanisme en même temps qu'un rappel aux valeurs et à l'absolu, et parce que la responsabilité est une exigence dans votre mouvement. La société a besoin de se faire rappeler la place de ces valeurs, et de la responsabilité dans nos vies, individuellement comme collectivement.
Dans la mesure où vous continuerez à connaître les succès avec constance et persévérance, dans la mesure où vous resterez un mouvement au service de tous et que vous véhiculerez la tolérance, vous serez utiles et même, à l'occasion, inspirant.
Car, c'est sur des assises de cette solidité et cette générosité qu'on peut bâtir une société.

Volume 15, No 6 / Avril 1980 – Mai 1980 / Pages 17-19 (PDF pour impression)

PREMIER ARRIVÉ, DERNIER PARTI
Quoique je sois un membre des AA depuis plus d'un an, je me considère encore comme un nouveau dans le mouvement et je viens à peine d'admettre la première étape. C'est pourquoi je désire m'adresser tout particulièrement ici à ceux qui, comme moi, en sont encore à leurs premiers jours, semaines ou mois dans AA, et si possible, à quelqu'un qui aurait un problème d'alcoolisme et penserait à se joindre à nous.
J'ai entendu dire souvent dans des causeries aux réunions AA que l'on ne peut être un bon membre que lorsqu'on a vraiment "touché le fond". Quant à moi, je n'ai pas touché le fond dans ce sens que je n'ai jamais été arrêté par la police, je n'ai jamais fait de prison et je n'ai jamais été confié à une institution. J'ai eu deux accidents d'automobile, l'un en 1946 et le second en 1962. Chaque fois, j'étais sous l'influence de la boisson, mais je puis dire en toute sincérité que chaque fois l'accident se serait probablement produit même si j’avais été sobre. Cependant, je puis dire que j'ai "touché le fond" dans ce sens que la boisson était devenue pour moi un réel problème, que le besoin impérieux de boire avait progressé au point que ma carrière était en jeu. J'en étais arrivé au point où il me fallait choisir entre la bouteille et mon avenir. Ce ne fut pas une décision facile à prendre. Depuis plus de vingt ans, j'avais été un gros buveur. Dans ma famille, au Québec, on m'appelait le poisson ou l'éponge. Je pouvais "accoter" n'importe qui et cela ne paraissait jamais. Je ne me rappelle pas avoir jamais été ivre au point de tomber, même si j'ai été assez malade pour aller à l'hôpital deux ou trois fois. Depuis plus de vingt ans, mes journées de sorties avaient été toute une série de glorieuses beuveries. Dans tous les "lounges" des hôtels de la Nouvelle-Orléans, j'étais connu comme Barrabbas dans la Passion et j'appelais tous les "bartenders" par leur premier nom. J'étais un des clients les plus assidus au bar du Club Athlétique, Nouvelle-Orléans, et, durant la période de 1948 à 1962, quand je fus transféré à la campagne, mon retour à la maison toutes les semaines était un perpétuel "Chemin de Croix" des bars, avec un "high-ball" à chaque station. Aux réunions des confrères, j'étais, au département des "drinks" le premier arrivé et le dernier parti.
Cependant, avec les années, la tolérance commença à diminuer. Oh! les matins d'après, avec la "gueule de bois", l'hébétude, l'engourdissement des facultés mentales, le dégoût, le remords, les reproches intérieurs, et ... les résolutions de ne plus boire' Mais dès que le "hang over" était passé, finies aussi les bonnes résolutions. Puis, je commençai le coup du matin: histoire de me stabiliser les nerfs et de pouvoir écrire lisiblement. Le premier coup en entraînant un deuxième, et c'était une nouvelle ronde, jusqu'au fond de la bouteille, suivie d'un nouveau "hang over" et de nouvelles résolutions. A lors qu'autrefois les beuveries se bornaient à certains jours déterminés, elles étaient devenues plus ou moins continuelles avec quelques périodes de sobriété qui devenaient de plus en plus courtes. Les langues commencèrent à s'agiter, et je commençai à me cacher pour boire, J'avais une imagination très fertile pour trouver des cachettes et je faisais une dépense formidable de pastilles vertes contre la mauvaise haleine.
J'avais lu maints articles et souvent entendu parler des AA, mais je me disais "Ce n'est pas pour moi"! Je n'en suis pas encore rendu là." Plusieurs confrères me suggèrent discrètement d'aller prendre la supposée "cure", mais il ne réussirent qu'à m'irriter.
Finalement, lorsque je me rendis à l'évidence que je ne pouvais passer une semaine complète sans boire, je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose, et, un jour que j'étais misérablement malade d'avoir bu trop de vin, le 30 septembre 1964, un bon ami, Frank M., lui-même membre AA depuis plus de 18 ans, m'apporta les derniers arguments et je baissai pavillon.
Je me suis rendu à mon premier meeting AA le premier octobre 1964. Ce soir-là, c'était à Houma, car notre groupe comprend des membres des deux villes de Thibodaux et Houma, où nous nous réunissons alternativement les jeudis. J'ai été depuis ce jour-là un des membres les plus assidus des AA, car je n'ai manqué que quatre ou cinq réunions en 14 mois, et chaque fois, c'était pour de sérieuses raisons professionnelles.
Cependant, je suis un véritable membre AA que depuis quelques semaines à peine. J'avais reconnu mon impuissance devant la boisson. J'avais reconnu qu'il me fallait de l'aide, mais il me manquait encore quelque chose. J'étais rempli de « self-pity », ce que l'on pourrait traduire en français, je crois, par apitoiement ou commisération personnelle. Je me prenais souvent à me comparer avec tant d'autres de mes confrères qui buvaient probablement autant que je ne l'avais fait, sinon plus, et qui, apparemment, ne s'en portaient pas plus mal. Puis, je me tracassais, je me tourmentais continuellement avec l'insoluble question: "Quand suis-je devenu un alcoolique?" Quand ai-je passé cette barrière invisible qui distingue le buveur normal de l'alcoolique?" Un tel état d'esprit n'était pas bon. Il engendrait le ressentiment, et finit par me causer deux rechutes, l'une à la fin d'octobre 1964 et la seconde à la mi-juin 1965. Pas trop sérieuses, ni l'une ni l'autre, heureusement, mais déplorables tout de même.
Finalement, au mois de septembre, ce fut un revirement complet. J'étais à une réunion AA, à Thibodaux. Le conférencier du jour n'était pas extraordinaire. Il n'était pas ce qu'on pourrait appeler un homme éloquent. Sa voix était plutôt basse, difficile à entendre; sa diction n'était pas parfaite, loin de là; ses phrases étaient élaborées et pénibles. Cependant, il parlait avec une sincérité qui était touchante. Vers la fin de sa causerie qui dura à peine cinq minutes, il nous dit ceci, en substance: "Tant que j'ai continué à m'apitoyer sur moi-même, je n'ai pas avancé dans AA et à partir du moment où j'ai accepté le fait que je suis un homme malade, j'ai trouvé le bonheur."
Ces paroles bien simples créèrent une profonde impression en moi. C'est bien cela, me dis-je, je suis différent des autres personnes normales. Je suis un malade. Je suis allergique à la boisson. Quand cela a-t-il commencé? Peu importe: le fait est là. Je ne puis plus supporter l'alcool, pas plus qu'un diabétique ne peut supporter le sucre. Cette maladie, je l'ai contractée par moi-même, par suite de mes abus et cette maladie est incurable. Rien ne sert maintenant de m'apitoyer, rien ne sert maintenant de me demander quand cela est arrivé. Il n'y a qu'à me rendre à l'évidence.
Alors, ce fut fini. Fini l'apitoiement sur moi-même. Finie la comparaison avec les autres. Depuis ce jour-là, j'ai éprouvé un soulagement et un bonheur incommensurables. Les tentations de boire se sont espacées de plus en plus et sont devenues de plus en plus faciles à surmonter. Chaque matin, lorsque je demande à Dieu de me conserver ma sobriété une journée de plus, un jour à la fois, j'ajoute toujours: "Et vous savez que la boisson ne me va pas'"
VIGNE AA: Fév.-Mars 1966(6)
Gérard P. (Thibodaux, Louisiane)

Volume 15, No 6 / Avril 1980 – Mai 1980 / Page 27 (PDF pour impression)

MARIE-CLAUDE
Dans la salle, l'émotion était à son comble et l'on avait vu bien des visages se crisper avant que des mains n'essuient furtivement une larme.
Puis les bravos crépitèrent et l'on ressentait intensément qu'il ne s'agissait pas là d'une simple politesse, mais bien d'un élan spontané des coeurs chez qui ces paroles si touchantes dans leur naïveté d'enfant, avaient su toucher la fibre sensible.
Par delà ton Papa, petite Marie-Claude, tu t'es adressée, sans t'en rendre compte, aux autres enfants dont la jeunesse est gâtée, le foyer détruit par l'alcool. - Tu leur as redonné un peu d'espoir, celui des jours heureux que tu connais à présent.
Implicitement, tu t'es adressée aux autres mamans qui souffrent, en leur disant: "Ne désespérez pas! Ma maman aussi a souffert énormément du fait de la maladie de mon Papa. - Pour nous, elle a tenu jusqu'au bout de son courage. - Puis, un jour béni, elle a appelé les AA et elle leur a demandé de nous aider. - Elle leur a fait confiance. - Que pouvaient-ils bien faire là où tout avait échoué? Elle ne comprenait pas et cependant, c'était bien là la clef de ce bonheur qu'elle croyait à jamais perdu".
D'autres personnes t'ont entendue, des prêtres et des médecins, des magistrats et des patrons, des infirmières et des assistantes-sociales, toutes âmes prêtes à l'altruisme et dont l'état social permet bien souvent une directive généreuse, un conseil éclairé aux familles chez qui l'espoir n'est parfois plus qu'un vain mot. –
Car, il a fallu si peu de choses pour faire refleurir ton sourire d'enfant;
une larme d'humilité,
un élan de sincérité,
un rien de tolérance,
une once de patience

Volume 15, No 6 / Avril 1980 – Mai 1980 / Pages 32-33 (PDF pour impression)

APRÈS PLUSIEURS RECHUTES
C'est avec un coeur rempli d'amour que je viens rendre témoignage à mon Être Suprême que j'appelle Dieu et au mouvement des Alcooliques Anonymes pour le changement opéré en moi, depuis que j'ai connu le mouvement, le 13 août 1974.
Après plusieurs rechutes qui sont survenues à la suite de mon manque d'honnêteté et de sincérité, je suis maintenant sobre depuis le 8 août 1976. Il m'a fallu tout ce temps-là pour comprendre que sans le mode de vie suggéré par le mouvement et un contact régulier et conscient avec Dieu je ne pouvais rester sobre et être heureuse.
Je ne veux pas parler trop longuement de ma vie d'alcoolique active, périodique au début et tout le temps vers les trois dernières années. Nous savons tous les torts et les malheurs que nous causons à ceux que nous aimons et les remords et les angoisses qui suivent. J'ai demandé à Dieu sincèrement de m'enlever l'obsession de boire et la soif. Je suis une privilégiée d'avoir été exaucée, car depuis ce 8 août 1976 je n'ai plus eu soif.
J'ai commencé à ce moment-là à faire beaucoup de meetings, à prendre des activités, à suivre les suggestions des membres, à lire la littérature AA, à communiquer avec les autres et établir des contacts, ce qui pour moi est très important et très enrichissant. Comme je suis une personne très égoïste, très orgueilleuse et très indécise, j'ai eu beaucoup de misère à essayer de mettre le mode de vie en pratique. J'ai encore beaucoup de difficultés avec ma troisième étape, car il m'arrive très souvent de vouloir diriger ma volonté et mes vies. Je fais des efforts dans ce sens-là en essayant de m'oublier moi-même pour aider quelqu'un qui a besoin d'une bonne parole et d'un peu d'espoir.
Je commence ma journée en lisant le 24 heures et en méditant quelques minutes; j'essaye aussi de dire plusieurs fois par jour: "Merci, mon Dieu pour tous les bienfaits". J'arrive à être bien et à rendre les autres autour de moi heureux. Le but du programme AA n'est pas d'atteindre la perfection mais d'essayer de progresser spirituellement. Il m'arrivera toujours des difficultés et des contrariétés; mais avec Dieu et le mode de vie AA, j'ai des outils pour m'en sortir. Ce n'est pas toujours facile, au contraire, mais j'essaye de vivre mon moment présent et je suis bien. Je passe de bonnes périodes où je peux dire: "Merci, mon Dieu de me sentir aussi bien". J'ai beaucoup de réconfort du côté de mon mari et de mes deux grandes filles de 20 et 18 ans qui me comprennent et m'aiment beaucoup, et c'est réciproque.
Alors pour tout cela, je suis une chanceuse et je remercie Dieu et AA pour tout ce que je possède. Je vous souhaite à tous de beaux 24 heures, une vie heureuse, agréable et utile.
Thérèse D.

Volume 15, No 6 / Avril 1980 – Mai 1980 / Pages 40-42 (PDF pour impression)

L’ÉPOUSE DE BILL W. SE RAPPELLE DES PREMIERS AA
Comme épouse d'un membre AA de la première heure, certaines de nos expériences et mes réactions devant la vie transformée de mon mari peuvent intéresser d'autres épouses. Bill, je crois, fut un alcoolique dès son premier verre, quelques mois seulement avant notre mariage. Dès lors et durant dix-sept ans, je fis tout ce que je pus imaginer pour l'éloigner de la boisson.
Je raconterai un peu de notre vie avant AA, pour aider à expliquer certaines de mes émotions ultérieures. Bill et moi n'avions pas d'enfants, je sentis bientôt alors que mon rôle dans la vie était d'aider Bill à s'en sortir. Avec le temps, il essayait sérieusement d'arrêter de boire. Il était toujours très perplexe et bourrelé de remords le lendemain matin. Nous décidions alors de combattre ensemble son problème de boisson d'une façon nouvelle.
Comme son problème s'aggravait, je dus prendre toutes les décisions et les responsabilités. Heureusement que nous nous entendions bien, car peu à peu, comme tous nos contacts sociaux se rompaient, nous n'avions plus que pour nous deux pour nous supporter réciproquement.
Afin d'échapper à l'alcool durant les fins de semaine, j'avais l'habitude d'imaginer quelque genre d'excursion, car nous aimions tous deux le grand air. Si notre porte-monnaie était vide, nous pouvions prendre le métro vers le traversier à la rue Dickman et rouler le long des Palissades vers quelque site où grignoter nos sandwiches et contempler le paysage. Ou nous pouvions traverser à Staten Island et nous promener; peut-être faire griller un "steak" sur un feu de camp. Un jour, nous avons loué une chaloupe à rames à Yonkers et, nous servant d'une serviette de bain comme voile, nous avons remonté l'Hudson jusqu'à une pointe de terre près de Nyack, où nous avons campé et essayé de dormir. Nous sommes allés si loin une fois pour fuir l'alcool, que nous avons abandonné nos emplois et pris une année entière de vacances. Nous avons passé cette année à faire de la motocyclette et à camper dans plus de la moitié des États-Unis.
Ces voyages, quoique excellents pour la santé de Bill, ne firent rien pour sa sobriété permanente. En fait, son alcoolisme s'aggravait continuellement. Il perdit position après position, jusqu'à ce que je perdisse tout espoir à son sujet.
Et puis, soudainement et finalement, Bill se releva grâce à l'aide d'un vieil ami. Je fus convaincue sur-le-champ de sa complète transformation, et fus évidemment extrêmement heureuse. Bill commença à assister à des réunions religieuses et à travailler fiévreusement avec les alcooliques. J'allai aux réunions moi aussi, et j'essayai de partager ses nouveaux enthousiasmes. Il avait toujours quelque alcoolique avec lui et travaillait toute la nuit, ou se levait au milieu de la nuit pour aller dans les faubourgs si on l'y appelait. Il y avait des alcooliques partout dans la maison; parfois pas moins de cinq y hébergeaient en même temps.
Un alcoolique se suicida dans la maison après avoir vendu pour une valeur d'environ 700 $ de nos vêtements et de nos bagages. Un autre glissa de la rue dans la chute à charbon de la cave, après qu'on lui eut refusé la porte d'entrée. Deux autres se battirent, et l'un pourchassa l'autre autour de la maison, armé d'un couteau à dépecer. L'alcoolique poursuivi a été sauvé par un troisième, qui désarma l'autre en l'assommant. Un alcoolique qui 'vivait au sous-sol fut invité à monter pour un déjeuner aux crêpes. Après avoir mangé sa part, il mit soudainement son chapeau, et se dirigea vers la sortie en faisant remarquer qu'il allait chez Childs, manger "beaucoup" de crêpes.
Bill s'était trouvé un emploi vers cette époque; et son travail l'éloignait beaucoup de la maison, et j'étais laissée seule à m'occuper d'un ou de plusieurs alcooliques. Une fois, un de ces hommes coucha dans le vestibule toute la nuit et me lança des invectives car je refusais de le laisser entrer. Il criait si fort que les passants s'arrêtaient, regardaient et écoutaient. Une autre fois, il était quatre heures du matin avant que je réussisse à ramener un alcoolique à la maison. Il était inquiet pour son travail du lendemain matin, et nous étions partis vers minuit à la recherche d'un médecin, aucun n'ayant voulu venir à la maison à cette heure de la nuit. Je l'aidais dans ses pas chancelants et ses vacillations, j'allumais ses cigarettes pour lui et finalement, comme nous ne pouvions réveiller un médecin, je portai un verre à ses lèvres dans un bar.
Comme je lui demandais alors comment il se sentait, il me répondit: "Bien, un oiseau ne peut voler d'une seule aile". Après quelques autres verres, je m'arrangeai pour le ramener à la maison, mais il ne retourna pas à son travail le lendemain. Une fois, je tombai malade, et lorsque ma soeur arriva pour me soigner, elle trouva cinq hommes installés dans le salon, l"un d'eux marmottant: "Une femme peut s'occuper de cinq alcooliques, mais cinq alcooliques ne peuvent s'occuper d'une femme".
Et maintenant pour décrire mes réactions à tout ceci. Lorsque Bill fut sobre au début, j'étais terriblement heureuse, mais bientôt, sans y penser, je commençai à regretter le fait que Bill et moi n'étions plus jamais seuls ensemble. Je demeurais à la maison lorsqu'il allait quelque part en quête de nouveaux alcooliques ou travailler avec des alcooliques rétablis. Le but de ma vie d'amener Bill à la sobriété et à ses anciennes responsabilités m'était soudain retiré. Je n'avais encore rien trouvé pour combler le vice. Et alors j'eus le sentiment d'être en dehors d'une petite clinique très fermée d'alcooliques, dans laquelle aucune épouse ne pouvait possiblement entrer. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait jusqu'à ce qu'un dimanche, Bill me demanda de l'accompagner à une réunion. A ma propre surprise aussi bien qu'à la sienne, j'éclatai sur le champs: 'Que le diable emporte toutes vos réunions", et je lui lançai mon soulier de toutes mes forces.
Cette méchante sortie de mon caractère me réveilla. Je me rendis compte que je m'étais perdue dans l'apitoiement sur moi-même; que la transformation de Bill était miraculeuse; que son activité fiévreuse avec les alcooliques était absolument nécessaire à sa sobriété; et que si je ne voulais pas être laissée en arrière, j'étais mieux de sauter dans le "train", moi aussi.
L'épouse de Bill
- Lois
(Grapevine, Noël 1944)

Volume 26, No 1 / Avril 1990 – Mai 1990 / Pages 4-7 (PDF pour impression)

POUR LES DÉBUTANTS
C’est votre premier jour de sobriété et votre première réunion A.A.
Tout membre AA fut d'abord un débutant, et c'est ainsi que nous, qui avons été nous-mêmes des débutants, appelons chacun de vous qui êtes venus ici pour trouver une solution aux difficultés que vous avez avec la boisson. Chacun de nous s'est assis à une première réunion se demandant où il en était. Chacun de nous avait décidé, ou les événements avaient décidé pour nous, de jeter un regard sur cette chose qui s'appelle AA, et voir s'il se pourrait qu'ici peut-être se trouve la réponse à un tas de questions que nous avions amoncelées depuis très, très longtemps.
Vous êtes venus au bon endroit, et je vais essayer de répondre à quelques unes des questions importantes que je sais être les plus pressantes dans votre esprit - les mêmes questions que je me suis déjà posées moi-même. À nos réunions régulières, il y aura d'autres réponses pour vous sur quantité de points, et vous pouvez aussi poser des questions.
Mais pour l'instant, vous n'avez pas besoin de philosophie, vous avez besoin de premiers soins. Vous avez besoin d'apporter avec vous à la maison, quand vous nous quitterez ce soir, non pas une compréhension parfaite du fonctionnement d' AA, non pas une explication complète des secrets de l'alcoolisme, non pas un plan de votre vie pour l'avenir, - mais seulement ce qu'il faut pour vous faire passer en toute sécurité le reste de ces vingt-quatre heures. Vous avez besoin d'apporter au lit avec vous ce soir une lueur d'espoir et la promesse de la paix d'esprit à venir, afin d'obtenir un peu de sommeil naturel; vous avez besoin d'une chose à laquelle vous accrocher quand vous vous réveillerez demain matin, pour vous diriger dans votre prochaine journée de sobriété.
Ainsi, pour commencer, jetez un coup d'oeil autour de vous. Nous semblons tous des humains à peu près normaux. Nous sommes en santé, contents d'être vivants, assez heureux et pas trop accablés par notre passé, même si ce passé pénible qui ressemble parfaitement à une bataille perdue contre la bouteille est notre plus grand dénominateur commun. Nous avons vécu intimement le plus grave de ce que l'alcool peut faire d'un être humain; nous avons connu le plus grand désastre et la défaite totale ; nous avions abandonné tout espoir; nous pensions que nous étions sans espoir.
Cependant aujourd'hui, ce jour même, nous avons tous vaqué à nos occupations, prenant nos responsabilités, sachant qui nous sommes et nous acceptant tels que nous sommes et contents de venir ici ce soir et de serrer la main de nos amis. C'est la réhabilitation dans AA. Ce n'est pas une cure contre la maladie de l'alcoolisme ; c'est l'arrêt de la maladie de l'alcoolisme actif. C'est ce qui fut promis à chacun de nous quand nous sommes venus ici la première fois, et c'est ce que nous avons trouvé ; et ce que vous trouverez, si vous décidez de demeurer avec nous.
Ainsi, apportez avec vous à la maison ce soir votre premier présent AA - le premier, même avant la sobriété elle-même: le cadeau de l'espoir.
Demain, essayez de consulter un médecin. Il vous donnera probablement une dose de ... de vitamines BI et B 12. Elles aideront vos nerfs (il y a très peu de vertu à souffrir sans nécessité) et donneront aussi à votre appétit une poussée salutaire. Le plus tôt vous commencerez à soulager vos nerfs avec une nourriture saine et ordinaire de viande et patates, le plus tôt ils arrêteront de crier pour un verre.
Ne sortez pas d'ici ce soir découragés à l'idée épouvantable de ne plus jamais boire. En fait, ne lui accordez pas une pensée. Nous ne procédons pas de cette façon.
Nous restons sobres seulement vingt-quatre heures à la fois, (et moins que ça, parfois, si vingt-quatre deviennent trop à supporter). Avec nous, c'est toujours aujourd'hui, et personne ne peut possiblement être soûl demain s'il ne prend pas un verre aujourd'hui.
Vous apporterez probablement avec vous ce soir une couple de nouveaux numéros de téléphone. Ne les laissez pas là - apportez-les avec vous; et si les choses deviennent difficiles n'importe où, n'importe quand, employez-les; ils vous sont donnés en toute sincérité dans ce but précis. Vous ne vous imposerez pas à un étranger en faisant ça : vous lui donnerez une occasion agréable de vous aider à traverser un moment difficile exactement comme un autre lui aida sans doute dans le passé, et comme vous le ferez vous-même avec joie un de ces jours pour quelqu'un qui ne connaît pas encore AA mais qui vous suivra peut-être ici. La «thérapie du téléphone» comme nous l'appelons, est une technique AA véritable et efficace pour conserver notre sobriété. Poser un geste positif face à une contrainte quelconque peut véritablement dissiper la contrainte; si vous prenez un téléphone avant de prendre un verre, les chances sont plus que bonnes que vous resterez sobres.
De temps à autre, vous pouvez être atteints à l'improviste d'un sentiment d'affaissement qui vous fait croire que vous allez devenir désemparés.
Vous ne le deviendrez pas, alors ne prenez pas panique. Essayez de manger un morceau sur le pouce. Voyez si cela ne vous aide pas à surmonter ce sentiment. Commencez demain à vous assurer de manger trois fois par jour ; peu importe la quantité ou l'état de votre appétit; vous avez perdu l'habitude de manger, c'est tout, et vous avez faim, que vous le sachiez ou non ; retournez à l'habitude des repas réguliers. Nous ne pouvons pas assez vous mettre en garde contre le fait d'avoir trop faim ou d'être trop fatigué. Il n'y a pas un organe de votre corps qui ait besoin d'alcool pour se soutenir, mais la faim et la fatigue excessives peuvent vous faire croire à ce besoin.
À la réunion régulière, à la suite de celle-ci, vous entendrez une discussion ... sur un sujet qui peut sembler ne pas avoir beaucoup de rapport avec vos besoins immédiats, mais elle traitera de certains aspects de notre cause commune d'apprendre à vivre sobres. Pour ce soir, écoutez seulement et essayez d'avoir le sentiment de la chose ; on ne s'attend pas à ce que vous collaboriez à la discussion à moins que vous le désiriez. Sans doute, la chose la plus précieuse que vous retirerez de la réunion est une image vivante d'un groupe de gens sobres, partageant leurs expériences et leurs idées avec les autres, recherchant des points d'entente plutôt que le désaccord, et travaillant sérieusement ensemble sur quelque chose d'important à leur sobriété. C'est notre «thérapie de groupe». Pour le moment, votre travail est simplement de vous accrocher à votre sobriété toute neuve, une journée à la fois; le reste viendra graduellement quand vous en serez prêt. Pour ces vingt-quatre heures, vous avez fait ce dont vous aviez besoin, précisément en étant ici.
Pour vous aider dès maintenant, laissez-moi vous expliquer ce que nous appelons les slogans AA : lesquels sont beaucoup plus que des slogans ordinaires tels que vous les avez appris mot à mot. Ces slogans sont à pratiquer, non à réciter, et parce qu'ils sont terriblement utiles à faciliter, à adoucir tout vingt-quatre heures, et ainsi nous aider à demeurer sobres, c'est le temps pour vous de commencer à les mettre en pratique, et ce, dès maintenant.
Il y en a un qui dit: «L'important... d'abord». Nous avons tous appris et nous sommes tous d'accord que la chose de notre vie d'importance première, vitale et constante, est notre sobriété; mais pratiquer« L'important ... d'abord» peut aussi apporter l'ordre du chaos dans les mécanismes de votre journée ordinaire quand vous ne savez simplement pas par où commencer, quoi faire en premier; quand il y a tant à faire, tant de temps perdu pour le faire; quand les choses s'entassent de tous côtés, et les problèmes urgents, et que vous êtes embrouillés. «L'important... d'abord ».
Choisissez la chose qui vous fatigue le plus ; défaites-vous-en ; réduisez d'autant la pression et passez à la suivante. Ceci fonctionne réellement.
Puis, il y a en a un appelé «Tranquillement... ça se fait», qui ne veut pas nécessairement dire ne faites rien; il veut dire détendez-vous, prenez ça aisément, réduisez la vitesse de votre course, arrêtez de charger.
«Vivre et laisser vivre», étouffe la colère, tue le ressentiment dans son germe, et vous rend capable d'accorder à un autre membre le même droit à ses opinions et d'avoir le même comportement que vous voulez qu'il ait pour vous-mêmes, sans vous irriter si le sien ne s'accorde pas avec le vôtre.
Rien de ceci ne veut dire que nous essayons de faire une guenille de vous. Ce que font ces soi-disant slogans, c'est vous aider à contrôler vos émotions, lesquelles doivent être un peu imprévisibles en ces jours où vos nerfs se tranquilisent sans leur sirop calmant habituel. En d'autres mots, les slogans peuvent nous enseigner un autre moyen, et un meilleur de disposer des petits problèmes journaliers, des incidents et des routines ordinaires qui avaient l'habitude de vous porter vite à prendre un verre.
Enfin, comme soulagement, apportez ces connaissances avec vous à la maison ce soir: l'alcoolisme est une maladie, non un crime ou un péché. Elle peut être arrêtée. Des milliers et des milliers d'entre nous se promènent et en sont la preuve vivante. Il n'y a pas de moyen complètement sans douleur de traverser les premiers jours de sobriété ; une maladie mortelle - voilà ce qu'est l'alcoolisme - dont on peut difficilement s'attendre à en être détaché si facilement. Mais nous tous autour de vous ici sommes des témoins vivants que la transition peut se faire, et que nous avons trouvé qu'elle en valait l'essai. Vous entrez maintenant dans une période de convalescence ; essayez d'être un peu sages, et voyez ce qui arrive. Physiquement, vous avez été assez punis; ne gaspillez pas votre énergie à vous punir mentalement: n'exigez pas plus de vous-mêmes que vos ressources amoindries ne peuvent disposer pour l'instant. Concentrez-vous à vous rétablir; et une journée à la fois vous y parviendrez.
J'ai gardé pour la fin une petite prière très simple qui nous aida tous beaucoup dans tout ceci, et qui peut faire la même chose pour vous: Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d'accepter les choses que je ne puis changer, le courage de changer les choses que je peux changer, et la sagesse d'en connaître la différence.
Anonyme (Le Beauceron)
Octobre - 1975

Volume 26, No 1 / Avril 1990 – Mai 1990 / Pages 9-11(PDF pour impression)

COMMENT ADMETTRE …
À 18 ANS?
Je m'appelle Dominique B. et je suis alcoolique. Je suis née en automne, d'un père alcoolique et d'une mère charmante, très cultivée et très dévouée à son foyer, à sa famille. J'ai eu une jeunesse très riche en amour maternel, je suis la deuxième d'une famille de 4 maintenant, le plus jeune n'a que 8 ans. Mon enfance se passe très heureuse jusqu'à ce que mon père s'intègre au mouvement AA.
De son temps actif en boisson, je ne me rappelle pas l'avoir vu très souvent. J'ai beaucoup manqué sa présence, je m'en rends compte aujourd'hui.
J'avais 10 ans lorsqu'il arrêta de boire et je n'ai pas accepté son retour et sa présence constante au foyer. Par ce manque d'acceptation, je me suis révoltée. Je n'acceptais plus ma mère la considérant comme une complice. J'ai à ce moment refusé toute autorité tant à l'école, qu'à la maison, mes amies ... je n'en avais qu'une, les autres me servaient à me défouler. J'étais complexée par ma grandeur, j'étais grande et forte. C'est alors qu'à douze ans, je pris non pas mon premier verre, mais ma première cuite et une grosse, croyez-moi. Je n'ai pas aimé cela, j'ai été malade et je ne me souviens presque plus de ce qui s'est passé, mais les suites ont été fâcheuses. Toute cela n'a aidé qu'à me révolter davantage.
Je tiens à souligner que personne ne m'a contrainte à devenir alcoolique. Je n'ai aujourd'hui, aucun reproche à faire à qui que ce soit. Certaines circonstances m'ont simplement aidée à développer mon tempérament alcoolique qui existait déjà en moi.
Les premières années de beuveries furent plutôt calmes et périodiques. J'avais une peur immense de mon père. Je buvais en cachette afin qu'il n'en sache rien. J'ai travaillé dans le vieux Montréal durant un été, c'est là que j'ai appris à ne pas bien boire et à le faire souvent et tous les jours. Je n'en ai pas de mauvais souvenirs, sauf la peur de mon père. J'avais aussi un immense besoin de me faire des amis, beaucoup d'amis et pour ce faire, je buvais, parce que les gens buvaient. J'ai pris aussi beaucoup de drogue, ce qui me permettait de boire des quantités phénoménales d'alcool.
Je ne peux pas vous décrire toutes les folies et les erreurs que j'ai commises, il y en a beaucoup trop, je n'avais de limites en rien, je faisais des abus en tout; aussi bien dans l'alcool que dans mes amours, dans mes mensonges et dans mon ressentiment. J'étais très susceptible. Je suis partie de chez mes parents à 17 ans et je pus ainsi boire librement et me détruire plus facilement et plus vite. J'ai essayé de boire en 7 ans ce que mon père a bu en 25 ans.
J'ai voyagé un peu partout au Québec et j'ai eu beaucoup de responsabilités, telles qu'être gérante de plusieurs boutiques et discothèques. J'ai fait beaucoup d'argent et je l'ai tout dépensé en alcool. J'ai fait jusqu'à 450 $ par semaine et je n'en avais pas assez pour payer une chambre à 13 $ par semaine. Il me fallait acheter des amis et boire constamment pour oublier que j'étais malheureuse.
C'est maintenant que je puis dire que je suis alcoolique à tous les points de vue.
Les deux dernières années de beuveries, je voulais mourir sincèrement. Je demandais à celui que j'appelle Dieu, de venir me chercher, que je n'avais rien à faire en ce bas monde. Le lendemain matin, je buvais pour oublier que je vivais encore. Mon malheur n'était pas matériel, je n'avais plus de respect pour personne, surtout pas pour moi, plus rien n'avait de valeur, mon seul but et plaisir était de me faire croire que j'étais une autre; me mentir. Sous l'effet de l'alcool, je finissais par y croire, mais à jeun ... je savais bien que j'étais malheureuse.
Je savais bien que AA existait, j'en avais mangé, dîné, soupé durant des années et des années, mon père était très actif à ses débuts dans le mouvement, il y avait toujours deux ou trois membres à la maison. Mais comment une jeune fille de 18 ans peut-elle admettre son impuissance devant l'alcool? Tous les jeunes boivent plus ou moins modérément.
Après avoir manqué de me marier, je suis retournée chez mes parents et j'ai perdu le travail que je faisais à ce moment-là, parce que je m'en absentais trop souvent et sans avertissement. Mon père m'invita à passer la fin de semaine à son chalet dans le nord. J'y suis allée avec résignation, j'avais l'impression d'aller en prison. Je savais qu'il y aurait un couple de membres, amis de mon père. Je savais que l'hôtel là-bas était tenu par des membres. Il y avait aussi un ami de mon père qui habitait juste à côté de chez nous. Un très bel homme (je suis un peu portée sur la chose, voyez-vous) très sympathique, avec qui je m'entendais très bien, mais ... il était membre.
Le samedi je suis allée à l'hôtel pour y prendre une bière et j'ai eu peur ... peur d'être alcoolique. J'ai alors compris devant cette bière, que je l'étais, mais je ne l'acceptais pas. Comment le pouvais-je, j'avais détesté mon père parce qu'il l'était ?
J'ai alors parlé à mon voisin deux soirs pendant six heures. J'ai accepté, j'ai admis, je me suis rendue à l'évidence du possible.
Croyez-moi mes amis, lorsque je vous dis que la peur, le désespoir, la haine, la révolte, le sentiment de persécution, le malheur, tout ceci est parti en une minute, le temps de dire, « je suis alcoolique, j'ai le droit d'être heureuse». J'ai alors fait des meetings pour moi et non pour mon père. J'ai retrouvé ce goût poignant de vivre, d'être active, de créer, d'apprendre.
J'ai appris beaucoup en peu de temps ; je voulais tellement.
Mon Dieu, mon Être Suprême, a pris une très grande importance, je Lui ai tout donné et je Lui parle comme à un ami, je Lui conte mes joies, mes peines ; la seule chose que je Lui demande, c'est la force de ne plus me mentir, de Lui demander ce qui est bon pour moi. J'ai placé ma sobriété avant tout. Je ne peux pas me permettre d'oublier que je suis alcoolique une journée à la fois.
Mes débuts ont été faciles. À mon entrée dans AA vous m'avez dit: «Prends ce qui te va, tout n'est que suggestion, fais ce qui te semble bon». Alors j'ai ma manière à moi d'agir au sein d'AA. Ma façon n'est peut-être pas la vôtre, cela n'a pas d'importance, ce qu'il faut comprendre c'est qu'on doit se donner une chance de devenir bien et heureux dans sa peur.
J'ai fini de me poser des questions; à savoir ce qui est juste et ce qui ne l'est pas: les réponses me viennent d'elles-mêmes. Je ne vis que l'instant, me pardonnant mon passé (je ne l'oublie pas) avec tout le mal que j'ai fait et je prépare un avenir meilleur et plus sain.
Il me faut être honnête avec moi-même; je ne suis pas guérie, j'aurai toujours à m'améliorer, mais aujourd'hui, quelle chance, j'ai les outils pour m'aider à travailler, j'ai les bons instruments. J'ai acquis de la maturité, de la sagesse (qui est pour moi de la sobriété). Je suis heureuse et bien dans ma peau.
Une chose m'aide beaucoup: la littérature, le gros livre ... c'est là que AA devient sérieux, qu'il est juste et vrai, il contient toutes les réponses. J'ai compris que les problèmes n'existaient pas; il n'y a que des événements plus ou moins fâcheux, devant lesquels je dois faire face avec calme et des pensées positives.
Mes amis, croyez-moi, donnez-vous la chance d'être heureux, car c'est grâce à vous que j'ai compris ; par votre amitié sincère et votre support. Il faut, je crois, à un moment ou un autre, lâcher prise et accepter l'aide des autres.
C'est après qu'on ressent le besoin d'aider, c'est bon d'aider.
Le mouvement des alcooliques anonymes n'est pour moi qu'un moyen de vivre normalement et heureuse à l'extérieur du mouvement. Cela m'aide à avoir une vie sociale normale. Je n'ai pas que des amis dans AA mais les meilleurs en font partie car ils me comprennent à tous les points de vue.
Il ne me reste qu'à dire merci, et bonne chance à tous les alcooliques qui espèrent.
Dominique B. (Montréal)
Octobre - 1975

Volume 26, No 1 / Avril 1990 – Mai 1990 / Pages 12-15 (PDF pour impression)

LETTRE À UN PARRAIN RESPONSABLE
Parrain, mon ami,
Il y a quelques semaines, tu me remettais un gâteau. C'était un dimanche. Bien haut dans le ciel bleu et froid de février, le soleil était beau comme un ostensoir. l'avais un an de sobriété.
Une année s'est écoulée depuis ce jour où, secoué par les tremblements, dévoré par l'angoisse, hanté par les obsessions de suicide, envahi par la honte et le désespoir ultimes, littéralement vidé et inutile, je franchissais la porte d'AA après une rechute qui avait duré un an et demi. Une année et demie de souffrances physiques, mentales et morales où j'avais erré comme un fou dans les bas-fonds infernaux de la détresse et de la solitude extrême. Je comprenais alors ce que signifiait l'affirmation « l'alcoolique est un être séparé ». Séparé des hommes. Séparé de Dieu. C'est le pire divorce que l'on puisse concevoir. .. Enfant prodigue qui avait dilapidé son héritage et s'était retrouvé parmi les pourceaux, je tentais, ce jour-là, craintif et timide de revenir à la maison du père dans l'espoir qu'il m'ouvrirait ses bras et me réintégrerait dans son foyer.
Ce père, c'était un petit groupe AA qui tient ses réunions le midi, rue St-Denis à Montréal. Il m'a recueilli heureux comme le berger qui retrouve sa brebis égarée. Et c'est toi, cher Parrain, qui m'as facilité la rentrée au bercail en m'en faisant connaître la paisible et rassurante chaleur. ..
Ce soir-là, tu étais venu porter le message à une assemblée. Et j'allais découvrir en toi le seul être à qui je pouvais accorder ma confiance. En écoutant tes paroles j'avais vu en toi le guide dont j'avais besoin. Tu semblais avoir découvert une raison de vivre et tu étais prêt à mourir pour elle.
C'était ce qui me manquait, ce qui m'avait toujours manqué: trouver un sens à la vie qui m'apparaissait absurde et inutile. Le bonheur que j'étais venu à considérer comme une porte à jamais fermée j'en lisais l'éclat sur tes traits.
« Avec la sobriété, disais-tu, tous les espoirs sont permis». Et une foule d'autres phrases que je buvais à tes lèvres, à grands traits, et qui, peu à peu, me redonnaient l'espoir que, peut-être, il y avait une solution à mon problème. À l'heure du café, je suis allé te trouver, j'ai tendu une main moite et tremblante en balbutiant une phrase que je n'oublierai jamais: «J'ai besoin d'aide ». Pour la première fois de ma vie, j'admettais mon impuissance totale à résoudre seul mon problème d'alcool. Pour la première fois, je me voyais contraint à demander du secours. Et tu étais là. Tu étais PRÉSENT. Et RESPONSABLE. Et tu as consenti à me tirer du bourbier fangeux où je m'enlisais. Tu as dit: «Oui ». Et par là, tu t'engageais à t'acquitter de ton rôle de parrain responsable. Je pouvais compter sur toi. Je savais que, quelque puissent être les événements, j'aurais quelqu'un sur qui m'appuyer, que je n'aurais plus à chercher refuge au bar le plus proche. Je te savais là. Mon unique lueur d'espoir, c'était toi. Ton «Oui» avait fait naître une étoile dans ma nuit.
Le lendemain, je recevais de toi une courte lettre, quelques mots d'encouragement, accompagnés de la prière de la Sérénité. Et déjà le surlendemain, je pouvais reconnaître ton écriture sur une autre enveloppe. Tu demeurais fidèle à ton engagement. Pour ces quelques phrases réconfortantes écrites chaque jour à l'aube de mes premiers pas dans la réhabilitation, je te dis merci. Car elles constituaient ma manne quotidienne, mon « pain de ce jour» à cause du poids d'espoir qu'elles avaient. Elles m'aidaient à entreprendre ma journée avec toujours un peu plus de courage et de confiance. Elles me convainquaient que je n'étais plus seul, que je faisais partie d'une merveilleuse fraternité dans laquelle chacun est «le gardien de son frère ». Je t'observais, j'étais à l'affût de tes paroles car je savais que tu avais toujours le mot juste. Je réglais mon pas au rythme du tien car je savais qu'en te suivant je ne courais aucun risque de me tromper. Tes conseils, tes opinions données au cours des réunions, je les sentais toujours assis sur des valeurs solides et je pouvais voir que toujours tu ne recherchais qu'une seule chose: notre bien-être commun. Peu à peu, tu m'as fait connaître des expériences merveilleuses dans AA. Tu m'as fait prendre part à diverses activités sachant qu'un alcoolique doit se méfier de l'oisiveté. Tu me faisais ainsi comprendre que je devais déployer autant d'énergie au sein des Alcooliques Anonymes que j'avais consacré d'heures, de jours, d'années à boire de façon destructive.
À la lumière de tes suggestions, de ton comportement, des lectures que tu m'as recommandées, avec l'aide d'autres membres que tu m'as fait rencontrer j'en suis venu à croire qu'étant donné mon impuissance totale devant l'alcool que je considère aujourd'hui comme un véritable poison pour mon organisme, je devais m'en remettre à une Puissance Supérieure. Qu'elle seule pouvait faire en sorte que je retrouve une façon saine de raisonner, ce que j'avais complètement perdu au cours de ma période active d'alcoolisme. Puis-je dire que j'avais raison lorsque, malgré tous les déboires que m'avaient apportés mes innombrables cuites, je m'approchais de mon premier verre avec la certitude que « cette fois» je boirais normalement?
Avais-je toute ma raison lorsque, pour faire face à mes responsabilités il me fallait prendre «quelques » verres?
Avais-je toute ma raison lorsque tout conscient que j'étais du fait que l'alcool détruisait mon système nerveux, me causait des pertes de mémoire, engendrait chez moi des angoisses épouvantables sans parler des tremblements et des crises de foie et la perte d'appétit et de sommeil, je persistais à boire quand même?
Et mes obsessions de suicide, étaient-elles le résultat d'un raisonnement sain? NON.
J'étais donc atteint d'une maladie incurable qui, en plus d'être une allergie physique à l'alcool sous quelque forme que ce soit, avait attaqué mon esprit. Et cela, aucune volonté humaine, m'as-tu dit, ne pouvait y remédier. Il me fallait donc recourir à une Puissance surhumaine, à Dieu.
Ce Dieu que j'avais cherché toute ma vie, sans le savoir, tu m'as appris à Le connaître, à Le remercier, à me laisser bercer en toute confiance par Lui.
Tu m'as envoyé une petite carte sur laquelle tu avais écrit: « Troisième étape: Décision ». La seule façon pour obtenir une sobriété heureuse dépendait de ma décision à confier ma volonté et ma vie à Dieu. Pendant une certaine période, ton aide suffisait. Mais tu avais éveillé en moi cette prise de conscience que j'avais au plus profond de moi-même: un besoin désespéré d'aide spirituelle. Et Dieu seul pouvait répondre à cet appel de l'âme. Quelque paradoxale que mon attitude puisse paraître, je me suis agenouillé et Lui ai demandé de toutes mes forces: «Dieu, fais que je crois en Toi ».
Et ici, cher Parrain, je veux te remercier du fait que jamais tu ne m'aies imposé ta conception de Dieu. Tu as respecté ma liberté en ce domaine. Mais peu à peu, par des mots, par des lectures que tu avais faites et dont tu me faisais part, j'ai désiré connaître davantage ce que Dieu attendait de moi. Lentement, 24 heures par 24 heures, une certaine transformation s'est effectuée en moi. Je croissais spirituellement et j'éprouvais le besoin de croître davantage. C'est alors que j'ai compris que pour connaître un véritable réveil spirituel, je devais commencer à découvrir ce qui, en moi, pouvait constituer des obstacles à la grâce de Dieu. Je me devais de connaître quelles étaient mes déficiences et mes défauts de caractère qui m'avaient amené à boire et que j'avais développés dans ma période d'alcoolisme actif. Si je ne voulais pas retourner boire, il me fallait aller chercher le mal à sa racine et consentir à ce que j'en sois libéré. C'était la 4e Étape qui constitue le premier pas dans le travail de transformation de la personnalité. À ce sujet, Bill W. écrit dans «Réflexions de Bill», «Aucun alcoolique véritable ne peut arrêter de boire s'il ne s'effectue pas chez lui une transformation complète de sa personnalité». C'était une tâche ardue que de me découvrir tel que j'étais. Je devais le faire. J'ai été libéré.
Cette vie nouvelle que je connais aujourd'hui et que je suis heureux de vivre, je la dois à quelqu'un qui, un jour, a été placé sur ma route et qui a dit oui et qui, en homme responsable, est demeuré fidèle à son engagement. C'est toi, ami-parrain, que je remercie de tout coeur.
Au Dieu que tu m'as aidé à connaître et à aimer je demande aujourd'hui qu'Il continue à faire de toi l'instrument de Sa paix et de Son amour pour l'homme. Je Le prie pour qu'il puisse t'envoyer, 24 heures par 24 heures, la grâce qui te rende capable de continuer à apprendre aux autres que c'est en servant que l'on découvre la joie de servir.
Devant ma main tendue en quête d'aide tu n'es pas rentré dans la tanière de la tranquillité. Tu as agi en homme responsable et à cause de cela, maintenant, je sais qu'à mon tour, je me dois d'être responsable. Tout l'esprit et toute l'histoire d' AA sont contenus dans notre histoire à tous les deux.
Ton filleul reconnaissant,
J.S. (le Beauceron)
Août-1976

Volume 26, No 1 / Avril 1990 – Mai 1990 / Pages 22-23 (PDF pour impression)

AA ET LES SOURDS-MUETS
Il aurait pu se servir de sa surdité comme excuse pour ne pas rester avec AA. Mais il entendit le message AA de façon forte et claire.
J’ai entendu parler d' AA et d'alcoolisme pour la première fois il y a cinq ans. J'avais déjà eu beaucoup de difficultés et un tas d'ennuis à cette époque-là à cause de la boisson: des années de promesses rompues, une vie dont j'avais perdu la maîtrise, des querelles, et des pertes de mémoire. Je me considérais comme un agnostique.
Malgré tout ça, et même si j'avais parlé à ma femme d'AA et de ce que j'avais lu,je croyais fermement que je pouvais arrêter de boire par moi-même quand je le voudrais. Cela a pris pas mal de temps et beaucoup d'ennuis pour me prouver à moi-même combien je me trompais. Finalement je suis allé aux AA en décembre 1965, mais la vérité est que j'y suis allé pour de mauvaises raisons. L'une d'elles était d'échapper aux critiques envers moi au travail, raison qui blessaient mon orgueil. Je croyais impressionner mes collègues si je me joignais aux AA. Une autre raison était celle d'être blessé encore une fois. Je m'étais brisé le poignet droit et le cou dans un accident peu auparavant.
Durant mes deux premières années, je fus très lent à capter les enseignements du programme AA. J'ai fait ma première étape mais c'était pour plaire à mon parrain. Comme il semblait heureux, j'ai décidé de boire de nouveau, mais seulement de la bière, pas de boissons fortes. Cela n'a pas été comme je le pensais. J'ai arrêté de boire pour plaire à tout le monde sauf à moi-même. Tout juste comme je pensais que je pouvais donner le message, j'ai eu ma deuxième rechute.
Je n'en savais pas assez sur AA pour pouvoir donner le message, même à un autre sourd-muet comme moi-même. Et tout le travail que j'ai fait de Douzième Étape n'a fait que me décourager. J'ai donc bu davantage.
Finalement j'ai de nouveau arrêté de boire, mais je n'en étais pas moins très mélangé. Je savais que des alcooliques pouvaient devenir sobres avec l'aide d'AA et que la plupart d'entre eux devenaient sobres et restaient sobres. Je le savais parce que je le voyais de mes yeux vu et voir c'est croire. Je ne savais rien du programme AA à ce moment-là, ni de l'alcoolisme ... Encore une fois, croyant échapper à mon problème, m'imaginant toujours que je pouvais boire comme les gens normaux, j'ai bu. Cette fois-ci, ce fut la pire de mes cuites. Je n'ai pas pu contrôler ma boisson. La différence fut que cette fois-ci je l'ai admis.
J'ai demandé l'aide d'un de nos plus vieux membres. Il m'a suggéré un groupe d'étude, où quelques membres se réunissaient pour lire et commenter la littérature AA. J'ai commencé à aller à ce groupe AA et j'ai commencé à comprendre le programme tel qu'il est. Comme je ne pouvais pas entendre les messages des membres, je me suis mis à lire les messages d'alcooliques dans le Gros Livre. Ce fut une aide merveilleuse pour moi. Également les Douze Étapes et les Douze Traditions. J'ai appris à connaître ces Étapes et à les appliquer de mon mieux dans ma vie quotidienne. J'en suis venu à développer une bonne méthode pour moi-même.
J'espère que les groupes AA considéreront qu'il est important de former des groupes pour les sourds et même pour ceux gui ont de la difficulté avec le programme AA. Pour tous les débutants qui sont sourds je vous recommande de vous joindre à un groupe d'étude. On m'a dit qu'il y a des sourds qui se mettent en relation avec des groupes qui ont des membres sourds.
Pour ma part, je ne voulais pas admettre que j'étais un alcoolique. Même si finalement j'ai dû en venir là, j'aurais pu prendre ma surdité comme excuse pour ne pas continuer à aller au mouvement AA. C'est pour cette raison qu'il est bon que les groupes qui ont des membres sourds fassent l'effort de les mettre au courant de ce qui se dit aux réunions. Une tablette et un crayon est tout ce qu'il faut pour transformer l'ennui et la frustration en une activité intéressante, qui donne à ces membres sourds le sentiment d'appartenir au mouvement AA. Si cela était possible, il serait utile qu'un membre dans ces groupes apprenne les rudiments du langage par signes. On pourrait ainsi établir une meilleure compréhension. Plusieurs sourds peuvent lire sur les lèvres, pas tous malheureusement.
J'aimerais beaucoup échanger des expériences et des idées avec d'autres membres qui sont sourds. D'autre part, je crois qu'il y a un groupe (par la poste) le Groupe International AA pour les Sourds. Nous pourrions non seulement nous entraider, mais aussi être en relation avec les nouveaux membres, partager notre force et notre espoir avec eux.
J.B. (St.John, N.B.)
Août -1977

Volume 26, No 1 / Avril 1990 – Mai 1990 / Page 28 (PDF pour impression)

CE PREMIER VERRE
Nous savons tous que c'est le premier verre qui nous enivre, parce que boire le second verre est la chose naturelle à faire après que le goût du premier verre a déclenché la réaction inévitable qui réveille l'habitude de l'alcool.
Notre programme nous dit d'être « sincères et sans crainte dès le début ». Lorsque j'ai commencé à suivre notre programme, un autre membre m'a dit qu'en aucune façon, je ne pouvais m'enivrer si je refusais de prendre ce premier verre. Cela semblait simple pour un débutant comme moi et je suivis son conseil. Je refusai simplement de prendre le premier verre. On m'a dit que les choses s'amélioreraient, mais on ne m'a pas dit quand cela se produirait et je ne posai pas de questions. J'essayais de croire aveuglément que tout s'améliorerait et cela s'est produit mais je ne puis dire à quel moment, parce que nous avons à vivre seulement pour aujourd'hui.
Aujourd'hui, je suis très content d'avoir fait ce qu'on me conseillait. « Ne prends pas ce premier verre et assiste aux assemblées». J'ai toujours le choix entre rester sobre ou redevenir un alcoolique actif.
Un soir, je suis allé chercher un homme pour l'amener à sa première assemblée. Alors que je le reconduisais chez lui, je lui ai demandé ce qu'il pensait de ce qu'il avait vu et entendu. Il m'a répondu: «Ils ont raison, c'est ce premier verre qui nous déclenche». Cela lui semblait assez simple, mais il ajouta que personne ne le lui avait jamais expliqué de cette façon.
« Comment vous y prenez-vous? » demanda-t-il. Je répondis: « Tu ne bois pas et tu assistes aux assemblées ». -« Combien de fois faut-il aller aux assemblées? »-« Tous les soirs », répondis-je. En autant que je sache, cet homme est toujours au large essayant de contrôler ses consommations et dans l'incapacité d'être honnête avec lui-même.
Je suppose que le fait de le rencontrer et d'essayer de l'aider a été comme si je voyais mon image réfléchie dans un miroir.
Bob R. (Montréal)
Juin - 1978

Volume 26, No 1 / Avril 1990 – Mai 1990 / Pages 38-41 (PDF pour impression)

NOUS AVONS BESOIN DE PLUS QUE LA SOBRIÉTÉ
Selon moi, bien que la base sur laquelle nous devons construire est la sobriété,je ne crois pas que seule la sobriété soit le but d' AA, du moins pas dans mon cas.
Il me faut une raison pour rester sobre. Et c'est la raison pour laquelle j'estime que neuf des Douze Étapes ont été formulées.
Ces neuf dernières Étapes concernant la qualité de la sobriété plus que toute autre chose. J'ai peut-être complètement tort et c'est plus que probablement le cas si j'applique cet énoncé universellement, mais le fait de m'abstenir de boire ne constitue plus mon problème majeur. J'ai vaguement l'impression de pouvoir faire cela indéfiniment pourvu que je le prenne une journée à la fois et que j'aie jamais plus la prétention de pouvoir prendre ce fameux premier verre.
Mais j'ai découvert que ma vie peut devenir tout aussi incontrôlable sobre que soûl. Et c'est ici que la sixième Étape m'apporte sa grande contribution.
Les défauts de caractère dont nous consentons l'élimination sont beaucoup plus difficiles à envisager que l'alcoolisme qu'ils peuvent avoir causé. Et il est possible que ces défauts de caractère puissent prendre des formes de conduite désordonnée tout aussi implacables que la maladie. En vérité, il est presque facile pour un membre de devenir satisfait de lui-même à l'occasion de son troisième « gâteau» et de croire qu'il est arrivé au but de la sobriété, simplement parce qu'il ne boit plus.
Pendant trois ans, je me suis assis dans mon bureau, nourrissant une haine et un ressentiment qui, par des manifestations autres que la boisson, m'ont rendu tout aussi inutile que ne l'a jamais fait l'alcool. J'ai dépensé, jusqu'à récemment, autant de temps à inventer des catastrophes imaginaires pour les deux victimes de ma haine que j'en ai jamais dépensé à boire. Oui, j'ai continué à travailler. Mais, ce que j'aurais pu accomplir si j'avais été libéré du ressentiment est quelque chose de difficile à imaginer. Il m'a fallu deux ans pour passer de la cinquième Étape à la sixième Étape. On penserait qu'au cours de cette période, je n'aurais jamais pu demeurer sobre parce que la haine, lorsqu'on lui donne libre cours augmente en intensité,jusqu'au point d'obsession. Mais par la grâce de Dieu, je suis demeuré sec. Et, c'est précisément parce que cette « sécheresse » me fut possible que je dis que le but ultime d'AA concerne plus la qualité que la durée de la sobriété.
La sixième Étape devient le point tournant de ma pérégrination AA. Elle signifie la fin d'une sécheresse vide et sans issue et le commencement d'une vie que les auteurs des Douze Étapes avaient en vue et, sans doute, expérimentées eux-mêmes.
Peut-être certains d'entre eux eurent-ils des difficultés avec ces défauts de caractère. Il est significatif que la correction des défauts requiert trois étapes.
La cinquième Étape nous demande d'admettre nos défauts de caractère et, dans la sixième, nous demandons à Dieu de les faire disparaître. Mais combien grande est quelquefois la distance entre les deux, car, dans l'intervalle, nous devons consentir à l'élimination de nos défauts.
Le consentement à l'élimination d'un défaut de caractère est une épreuve atroce, parce qu'il signifie l'élimination d'une autre béquille. Les alcooliques sont friands de béquilles. Cette étape demande de faire face à la réalité. Et les alcooliques ne sont pas friands de réalité.
La plupart des défauts comme le ressentiment, sont des défauts précisément parce qu'il y a attribution de mal, disproportionnellement, à l'objet de la haine.
Dans mon propre cas, la seule consolation que j'avais dans la vie était la croyance que deux individus que je méprisais étaient à la racine de mes problèmes, qu'ils avaient été la cause de ma boisson et étaient la source de tout mon malheur. Le fait est qu'ils ont réellement eu quelque chose à faire dans mon malheur. Ile ne sont pas totalement exempts de blâme. Estimer qu'ils n'aient rien du tout à faire dans mes difficultés serait aussi irréaliste que si j'allais en faire la personnification du mal. Mais ce n'est pas réellement là la question.
Tous les hommes et femmes sont imparfaits. Ce qu'il fallait que j'arrive à comprendre était que, si je m'étais trouvé dans leurs souliers, j'aurais peut-être réagi comme eux. La plupart des gens agissent à partir de motifs variés. Il est rare qu'une personne ne justifie pas de quelque façon sa conduite.
La question, dans le cas présent, est que plusieurs des intentions malveillantes que je leur attribuais étaient, en réalité, une projection sur eux du plus mauvais de moi-même. Lorsqu'il y a en nous des choses auxquelles nous ne pouvons faire face, nous trouvons des boucs émissaires. Il est beaucoup plus facile de détester ces choses chez un autre que de les détester en nous-mêmes.
La sixième Étape présume que Dieu éliminera nos défauts. C'est que Sa méthode est différente de la mienne. Je m'y prends comme un taureau dans une boutique de porcelaine. C'est-à-dire que je ne vais pas réellement au fond des choses. Lorsque je m'attaque moi-même à mes défauts, j'ai tendance à faire des généralisations impétueuses et à en arriver à de fausses conclusions.
Par exemple, j'ai vraiment essayé de me débarrasser de mes ressentiments. Mais il devenait toujours nécessaire pour moi, intellectuellement du moins, d'essayer de croire qu'en réalité, j'avais seulement mal compris les deux membres que je détestais et qu'ils n'étaient coupables d'aucun mal.
Mais ceci n'a pas fonctionné. Pour Dieu, il n'y a pas de distorsion des faits. Il ne lui est pas nécessaire de me faire croire que ces deux membres sont réellement des saints au fond de leur coeur pour que je ne les déteste pas. Ils ne sont pas des saints. Et je ne les aime toujours pas. Mais, maintenant, je peux m'admettre à moi -même qu'une partie de ma haine était une projection de ma propre imperfection. Je peux maintenant admettre que je suis coupable de cette imperfection et je peux la détester en moi-même sans écraser personne. S'il me faut ne pas aimer quelqu'un, au moins, je devrais être capable de ne pas les aimer à cause de leurs propres fautes, et non à cause des miennes.
Je prie pour qu'avec le temps, tout comme j'en suis venu à m'accepter moi-même, même avec ma propre imperfection, je puisse les accepter avec les leurs. Mais le formidable miracle qui s'est produit est que je ne perds plus de temps à mépriser qui que ce soit. Je suis libre de vaquer à ma vie. Ce n'est pas moi qui ai rendu cela possible. C'est Dieu. Il me libère de mes ressentiments en me rendant capable d'envisager les choses telles qu'elles sont. En d'autres mots, je peux fonctionner en sachant qu'une partie de ce que je sais sur ces deux personnes est vrai et, en même temps, je peux agir en sachant ce qui et vrai à mon propre sujet.
C'est de faire face à la réalité à mon sujet qui cause la douleur impliquée dans la sixième Étape, nous ne sommes pas réellement obligés de mettre nos défauts où est notre bouche, pour paraphraser un autre dicton.
Dans la cinquième Étape, je peux admettre le défaut qu'est le ressentiment, mais dans la sixième Étape, je dois l'envisager clairement, et cela signifie faire l'expérience de l'insécurité de me retrouver seul sans la béquille du ressentiment que j'admettais avoir en moi dans la cinquième Étape.
Il est difficile de décrire cette insécurité qu'on éprouve en rejetant la béquille d'un défaut de caractère. C'est plutôt comme un petit garçon qui saute d'une haute cheminée dans les bras de son père. La hauteur de la cheminée fait peur. Mais ça semble plus sûr ou moins terrifiant que la perspective de tomber dans le vide. Et ainsi, le petit garçon prie son père de le retirer de la cheminée et de la placer en sécurité sur le plancher. Mais le père ne développerait pas chez son fils un sens de confiance ou de foi s'il rendait cela si facile. Le père se tient près de la cheminée et, gentiment, mais fermement, dit au petit garçon qu'il doit sauter dans les bras qui lui sont tendus, s'il veut réellement descendre.
Et cette expérience du saut est précisément ce qui est impliqué dans ce mot tant galvaudé, le mot « foi ».
Si seulement je consens à sauter du haut de la fausse sécurité de mes défauts, je peux connaître la vraie sécurité des bras de mon père, Il est là, prêt à me recevoir, si seulement je veux répondre à son appel. Et je dois répondre, même si ce n'est que pour me rendre compte que je peux réellement abandonner la « sécurité » de mon perchoir de défauts et vivre enfin.
Dieu merci, j'ai finalement sauté de la hauteur angoissante de mon ressentiment. Et je me sens beaucoup plus en sécurité maintenant.
P.K. (Le Beauceron)
Avril-1982

Volume 36, No 1 / Avril 2000 – Mai 2000 / Pages 5-6 (PDF pour impression)

LE CHEMIN DE MA LIBERTÉ
Je désire partager avec vous les souffrances vécues avec l'alcool et la façon ... dont j'essaie, un jour à la fois, de me rétablir. J'ai connu la violence sous toutes ses formes dans ma famille. Mon père et ma mère souffraient de la maladie de l'alcoolisme. Nous avons tous, mes frères, mes sœurs et moi-même été séparés et placés dans différents milieux ou familles d'accueil. J'ai connu le pensionnat à 13 ans, pour une période de six ans. J'ai vécu une très grande insécurité affective et du rejet de la part de mes parents et des autorités. Ces émotions intérieures non exprimées m'ont amené à me renfermer sur moi-même et à devenir méfiant à l'égard des personnes autour de moi. J'étais agressif, et des peurs de toutes sortes ne cessaient de me poursuivre.
Avec les années, mes exigences envers moi-même et les autres m'ont amené à en vouloir toujours davantage afin de satisfaire mon ego. J'en suis devenu très matérialiste et je vivais un mal-être intérieur que j'ai commencé à geler avec l'alcool. Mes déboires avec l'alcool ont duré plus de 25 ans, et je consommais régulièrement tous les jours pendant les dix dernières années. Je n'avais pas la capacité de boire des quantités énormes, car mon système avait ses limites.
Finalement, mes ambitions étaient disparues, tellement que je n'avais plus le goût de rien. J'ai connu une très grande« déprime ». J'ai désiré en finir avec ma vie la dernière année de ma consommation. Un bas-fond émotif m'a amené à appeler les AA, en 1996, à l'âge de 49 ans.
Je suis fier de fêter mon deuxième anniversaire d'abstinence. J'ai vécu des difficultés énormes, financièrement et émotivement, au cours des trois dernières années. Je suis convaincu que seul mon Dieu, tel que je Le conçois, a permis que je ne touche pas à mon premier verre. Il m'a délivré de la soif, et l'obsession de boire est totalement disparue seulement depuis les six derniers mois. J'ai souffert énormément pendant les 18 premiers mois, mais j'ai toujours persévéré, malgré l'envie, parfois, d'abandonner. Ce qui a fait la différence, ces six derniers mois, c'est le partage, avec un autre être humain, de mes émotions les plus secrètes. Ce partage m'a ouvert le chemin de la liberté. À toi qui me lis en ce moment, je te souhaite de te trouver un confident ou une confidente avec lequel ou laquelle tu pourras partager tes souffrances comme tes joies, et tu verras que ton cheminement va être plus facile et ton progrès beaucoup plus rapide.
Je ne garde plus à l'intérieur ce qui me fait mal. La base du programme des Douze Étapes est l'humilité. Je fais appel à ma Puissance supérieure pour qu'elle me donne l'humilité devant toutes mes difficultés. Ce qui fait la différence entre mes bonnes journées et les moins bonnes, c'est l'humilité. Quand j'ose être transparent avec un autre être humain et lui révéler ma vulnérabilité, je reçois de Dieu, tel que je Le conçois, l'aide dont j'ai besoin pour passer à travers les moments les plus difficiles de la vie que je vis aujourd'hui. Je demande aussi à Dieu de m'aider à m'abandonner à Lui et de me donner la force de supporter ma douleur; quand je suis vraiment sincère, je t'assure que Dieu se manifeste dans ma vie. Voilà, c'est la façon dont j'essaie, un jour à la fois, de vivre le mode de vie des Alcooliques anonymes. Je garde l'espoir qu'au moment choisi par Dieu, quand je serai prêt, Il me donnera ce dont j'ai besoin.
Je connais des moments de sérénité dont Dieu me gratifie lorsque je suis capable de reconnaître ma petitesse devant Lui; c'est à ce moment seulement qu'Il m'accorde la force dont j'ai besoin dans le moment présent. Si je perds ma sérénité, je me dépêche de retourner à mes Étapes et de prendre des moments de méditation avec mon Ami. La onzième Étape est celle qui m'a fait le plus progresser; je me suis fait un Ami de ma Puissance supérieure et je ne me sens jamais seul.
À toi, le nouveau ou la nouvelle, je te souhaite seulement de persévérer avec les AA pour en venir à goûter, toi aussi, des moments de paix intérieure, même au milieu de grandes difficultés. Cette paix intérieure, ni l'alcool, ni aucune dépendance, ni aucun être humain ne peut te l'apporter. C'est ce que je te souhaite de tout mon cœur. Merci aux AA, et bon courage à toi. Tu n'es pas seul ...
Marcel, Saint-Georges, Beauce

Volume 36, No 1 / Avril 2000 – Mai 2000 / Pages 7-12 (PDF pour impression)

AA VU DE L’EXTÉRIEUR
Larges extraits d'une conférence prononcée par le père André Gendron, s.j., le 14 août 1999
Chers amis,
Merci de votre invitation et de vos bons mots. C'est pour moi un honneur de vous dire comment je vois votre association.
Pourquoi ai-je accepté de vous parler cet après-midi?
Je dois vous révéler que je fête deux anniversaires importants par rapport à votre fraternité. Il y a 40 ans, au mois de juin, j'assistais à une réunion au sous-sol de l'église protestante, rue Gardenville, à Longueuil; c'est donc un premier anniversaire. Le second, je donnais ma première conférence sur l'opinion des autres à la conférence bilingue du Québec qui se tenait au Reine Élisabeth, en octobre 1964. En 1985, Francine, maintenant décédée, m'avait demandé d'adresser la parole au congrès du 50e anniversaire de fondation qui se déroulait à Montréal. Je m'étais dit que c'était la dernière fois que je donnais un message à un congrès. Il faut laisser la place aux plus jeunes. Je prends conscience qu'il ne faut pas dire «jamais» puisque j'ai accepté de vous parler aujourd'hui. J'espère que ma langue ne fourchera pas comme c'est arrivé au prédicateur qui donnait une retraite sur la charité à des dames. Il termine sa conférence en leur disant: « Je vais prier Dieu pour qu'Il vous engraisse la face, excusez-moi, qu'Il vous en fasse la grâce ».
En 1942, en tant que sergent médical dans l'armée, j'ai eu l'occasion de rencontrer des alcooliques. Je les trouvais tellement illogiques que je ne pouvais me faire à l'idée de travailler avec eux. Je me souviens de notre padre qui faisait souvent la fête. En charge de l'urgence de l'hôpital, on me demandait d'aller le chercher au mess des officiers. Vraiment, il inspirait plutôt la pitié tellement il était «paqueté». Par contre, le dimanche suivant, à la messe à laquelle nous assistions en tant que catholiques, il nous «pétait» un sermon contre les ivrognes qui s'enivraient. Même, disait-il, la police militaire était obligée d'aller cueillir à la taverne ou au club ceux qui causaient des ennuis. Quant à moi, je ne pouvais imaginer qu'il puisse faire un sermon contre les alcooliques alors que lui-même l'était.
Un autre alcoolique dont j'étais l'ami me troublait davantage par son comportement étrange. Il était caporal dans l'administration. C'était un violoniste remarquable. Il avait fait partie de l'Orchestre symphonique de New York. À cause de l'alcool, il avait été remercié. Par la suite, il s'était enrôlé dans l'armée. Toutes les fins de semaine, il buvait. Le fait que je vais vous raconter s'est passé à Joliette, en 1943, dans l'armée. Nous avions à marcher environ un mille, de la ville au camp. L'été, pas de problème, même s'il tombait, il pouvait ne revenir que le matin. L'hiver, c'était autre chose. Il me demandait comme faveur, de vérifier, vers 10 heures du soir, s'il était de retour au camp. La plupart du temps, il ne l'était pas. Je partais alors avec un chauffeur, en jeep, et nous roulions lentement le long de la route. Tout à coup, nous remarquions, dans le « banc de neige », un homme affaissé et en train de geler C'était lui! Nous le ramassions et nous le ramenions à l'hôpital, sur un lit dont le matelas était couvert d'un ciré. Il dégelait dans les deux sens du mot. Le matin, il retournait à sa hutte. Je me disais: «Est-ce possible qu'un homme intelligent puisse recommencer toutes les fins de semaine à boire ainsi au risque de mourir gelé? ».
C'est pourquoi je m'étais dit que si je devenais médecin ou prêtre, je ne voudrais jamais avoir affaire à des alcooliques. Leur manière d'agir face à l'alcool me semblait si illogique que j'avais décidé de me tenir loin d'eux. Par ailleurs, j'avais remarqué leurs qualités remarquables: intelligence, débrouillardise, esprit de travail, grande sensibilité et volonté intense d'atteindre leurs buts. Par contre, face à l'alcool, ils manifestaient une faiblesse étonnante et décourageante. Quand j'ai quitté l'armée, en 1945, pour entrer au noviciat des Jésuites, j'ai pris la décision de ne jamais m'occuper d'alcooliques; je ressentais à leur égard un sentiment d'impuissance insurmontable.
Au début de ma carrière de professeur, voici qu'un ami en difficulté me demande de l'aider à sortir du marécage où il s'enlise chaque jour davantage, plein d'angoisse, à la grande souffrance de sa femme. Démuni, désireux de ne pas m'impliquer, je lui passai d'abord une brochure (le titre va peut-être vous révéler ma pensée sur eux) Les damnés de la terre, un tract publié par le père Boyle, sj., un prêtre très engagé auprès des alcooliques, maintenant décédé. Je suggérai à mon ami de prendre contact avec les A.A. Six mois plus tard, je recevais l'invitation d'assister à la remise de son jeton de six mois de sobriété. C'était en 1959. Ce fut ma première réunion chez les AA. La réunion du groupe « Le Vieux Longueuil» avait lieu au sous-sol d'une église protestante, avenue Gardenville. J'en ai gardé les impressions suivantes: sentiment de curiosité et de crainte, accueil fraternel, café, boissons gazeuses et beaucoup de fumée. Nous étions une cinquantaine assis sur des chaises droites. En avant, sur des cartons, des slogans; sur une table, la littérature des AA à vendre. À 21h, le président et le secrétaire s'installent. La réunion commence par la récitation de la Prière de la sérénité. Puis les nouvelles sont lues par le secrétaire. Le président annonce le conférencier invité. Est-ce une confession ou un témoignage de vie? Je remarque qu'à certains moments, quand la description du conférencier se fait plus dramatique, les cigarettes s'allument ou bien on va se chercher du café. Applaudissements, remerciement par un membre. Ensuite, c'est le moment où mon ami va recevoir son jeton. Son parrain et lui s'avancent devant le groupe. En quelques mots, le parrain valorise et félicite son filleul. On procède à la remise du jeton et le fêté exprime ses remerciements. Le tout se termine par la récitation du Notre Père. Je n'avais pu m'empêcher de remarquer que, pour un mouvement non confessionnel, on faisait souvent référence à Dieu. En premier, la Prière de la sérénité; puis le conférencier avait plusieurs fois dit« par la grâce de Dieu »; enfin la réunion se terminait par le Notre Père.
Je me retrouve alors en compagnie de personnes qui se félicitent, qui se parlent d'une façon positive avec le sourire. Il s'agit de personnes qui viennent de différents milieux de vie, mais je constate combien elles sont présentes les unes aux autres. Les félicitations vont au conférencier, à celui qui vient de vivre six mois de sobriété, mais aussi à un nouveau qui a réussi à demeurer sobre une semaine. C'est pour moi une découverte. Il y a une communication que je viens de vivre avec ces personnes et je veux la poursuivre, malgré tous les préjugés que j'avais accumulés. C'est là le début de ma relation d'aide, comme conseiller spirituel. Au cours des 40 ans de participation à ces réunions, combien d'heures passées qui comptent parmi les plus belles de ma vie! C'est en participant à ces rencontres que j'ai appris à vous connaître, à vous accepter, à vous aimer, à découvrir le secret de cette force qui vous permet de vivre sobres, dans la sérénité. À la fin de la guerre, on m'avait appris que les deux grands périls maritimes étaient les sous-marins et les marins saouls ...
Parmi les amis que j'ai découverts au cours des premières réunions, Françoise fut celle qui m'a le plus aidé à mieux comprendre l'alcoolique et la grande fraternité des AA. Comme je lui demandais pourquoi le mot anonyme semblait si important, elle me répondit qu'il s'agissait non seulement de protéger les membres des AA contre les jugements qu'on pourrait porter sur eux dans leur milieu familial, de travail, de loisirs ou autres, mais d'éviter aux membres de tomber dans une lutte de pouvoir. Je comprenais bien cette réponse, car c'est ce que je croyais comme personne extérieure au Mouvement. Mais, en fait, c'est beaucoup plus. En premier, nous réalisons que dans notre société, il y a une lutte pour le pouvoir, le prestige et la richesse. Or, la maladie de l'alcoolisme rend la personne vulnérable à ces trois dangers. C'est pourquoi « l'anonymat est la plus grande protection que notre société puisse jamais posséder. » Quelle ne fut ma surprise d'entendre parler« d'oubli de soi », ainsi que de propos tels que « la substance spirituelle de l'anonymat, c'est le sacrifice. »
Françoise me révélait la pensée de Bill en disant: « Nous avons dû abandonner de jouer au gros bonnet et abandonner notre manière anormale de penser. Nous avons dû laisser de côté la compétition folle en vue du prestige personnel et des gros comptes de banque ».
L'anonymat va encore plus loin: «Il permet d'acquérir ces valeurs d'humilité et de respect des autres. Cesser de vouloir de l'autorité sur les nouveaux membres, ne pas rechercher la popularité à cause de nos bonnes œuvres, aider gratuitement. »
Vingt ans après la fondation des AA, Bill révélait certaines conséquences des manquements à l'anonymat.
« Elles nous expliquent que nous, les alcooliques, sommes les plus grands raisonneurs du monde; que, sous prétexte de faire de grandes choses pour les A.A., nous pouvons, en rejetant l'anonymat, continuer notre ancienne et désastreuse recherche du pouvoir et du prestige personnels, des titres honorifiques et de la fortune, les mêmes instincts implacables qui nous poussaient à boire lorsque nous nous sentions frustrés, les mêmes forces qui déchirent aujourd'hui l'humanité toute entière. De plus, ces leçons démontrent clairement que si les membres qui abandonnent l'anonymat devenaient assez nombreux, ils pourraient un jour entraîner notre société toute entière avec eux au désastre.»
Bill poursuivait : « Depuis longtemps déjà, le Dr Bob et moi-même, avons fait tout en notre possible pour maintenir la tradition de l'anonymat». Quelque temps avant la mort du Dr Bob, quelques-uns de ses amis suggérèrent qu'un monument ou même un mausolée soit érigé pour rappeler son souvenir et celui de sa femme Anne, quelque chose qui fut digne d'un fondateur. Le Dr Bob refusa, tout en remerciant. Un peu plus tard, il me raconta la chose en riant, ajoutant ceci: «Pour l'amour de Dieu, Bill, pourquoi ne serions-nous pas, toi et moi, enterrés comme tout le monde? » Dans le cimetière d'Akron où Bob et Anne sont enterrés, il n'est fait aucune mention des Alcooliques anonymes sur leur pierre tombale. Quel magnifique exemple d'effacement personnel!
À la mort de Bill, en janvier 1971, un service funéraire privé eut lieu le 27 janvier. La prière de saint François, la préférée de Bill, fut lue avec simplicité ... Le corps de Bill fut inhumé dans le caveau familial du cimetière de East Dorset. Sur la pierre frontale, on peut lire: «William G. WILSON, 1895-1971 »
Cette simple pierre tombale affirme la profonde croyance de Bill dans l'esprit d'anonymat.
Ce qui m'a frappé plus particulièrement dès mes débuts dans l'Association, cela a été de constater que la dimension spirituelle faisait partie du mode de vie des AA. Françoise, dont je vous ai déjà parlé, me spécifia: «Nous tenons à te garder comme conseiller au plan spirituel, mais pour cela tu dois accepter de connaître les fondateurs et leurs écrits. » C'est en lisant le« Gros Livre» et d'autres textes que j'ai pris conscience de l'importance de l'expérience spirituelle ...
En regardant la démarche des AA sous l'angle de l'accompagnement spirituel, j'ai relu avec attention les Étapes.
À la deuxième Étape, la personne doit admettre qu'elle a besoin d'une Puissance supérieure. De la troisième à la dixième Étape, la personne doit vivre en profondeur l'abandon total à Dieu.
À la onzième Étape, la personne doit s'éveiller à l'esprit de prière. En poursuivant la lecture des Traditions, je me suis arrêté à la deuxième: «Dans la conduite de notre groupe, il n'existe qu'une autorité suprême: un Dieu d'amour tel qu'il émane de la conscience de ce groupe. »
La dimension spirituelle que je perçois dans le mode de vie des AA, c'est l'incitation à chercher un sens à sa vie, à s'inquiéter devant la perspective de la mort, à vouloir être vraiment, au moins d'une certaine façon, libre et responsable.
Un autre élément qui ressort chez les alcooliques, c'est l'angoisse. Une angoisse si tenace que je me rappelle le message d'un conférencier alcoolique qui comparait sa vie à un supplice ancien. On plaçait le supplicié entre quatre murs qui faisaient un carré. Les mains attachées, il ne pouvait grimper le long de ces murs de cinq mètres de hauteur. Un des côtés était mobile. Le bourreau tournait une roue qui rapprochait lentement ce mur de l'autre mur placé en face. A la fin, le supplicié était littéralement écrasé. À ce moment, le conférencier avouait qu'il ne voyait qu'une solution à son angoisse: c'était de prendre de l'alcool.
Quelqu'un disait dans un message: «Dans les AA, on ne prend pas l'ascenseur, on prend l'escalier.» Quelle magnifique image pour exprimer un des aspects les plus importants du mode de vie des AA!
Je vous raconte ici une autre anecdote. Une dame rencontre une amie qui porte un beau bébé. Elle dit à son amie: « Quel beau bébé! » Celle qui portait l'enfant répond: « Il est beaucoup plus beau sur les photos. » Une photo ne peut pas remplacer la personne. Dans le mode de vie des AA, je remarque la même chose: on ne peut remplacer les réunions par des photos. Un tel capital d'énergie se dégage de ces réunions où des personnes viennent raconter leur cheminement, leur renaissance au point que beaucoup d'émotions négatives se transforment en émotions positives. De désespérés qu'ils étaient, les membres sortent de ces réunions le cœur rempli d'espérance et de courage pour vivre un autre 24 heures. Que c'est merveilleux de voir quelqu'un grandir devant nous pendant qu'il donne son message de vie!
Je ne peux terminer ce message sans vous parler de ce que le « Gros Livre» mentionne comme l'ennemi no 1: le ressentiment.
Comme conseiller en alcoolisme, j'ai reçu plus d'un millier de personnes pour les aider à « faire leurs quatrième et cinquième Étapes. » Ce fut pour moi une révélation de découvrir la profondeur du ressentiment que vit un alcoolique: c'est comme un volcan toujours prêt à faire éruption. Devant cette angoisse lancinante, comment ne pas recourir à l'alcool pour apaiser ce volcan?
Je me souviens d'une dame qui me disait que son ressentiment contre sa mère était si grand que maintenant que celle-ci était morte, sa plus grande joie serait de la déterrer pour pouvoir l'enterrer de nouveau. Comment imaginer la souffrance indicible que cette personne éprouvait. Le mode de vie des AA l'a amenée tranquillement à accepter, et ensuite à pardonner. Non pas pardonner en oubliant, non pas en se culpabilisant, mais en plaçant la responsabilité de ce ressentiment sur sa mère qui en était la cause. Cependant, elle ne la culpabilisait plus. Elle ne connaissait pas les raisons qui avaient amené sa mère à jouer un rôle semblable. Comme la responsabilité reposait sur sa mère, elle n'avait plus à se culpabiliser de vivre la violence de ses sentiments.
Moi-même, j'ai encore de la difficulté à accepter un accident d'auto qui m'est arrivé sur le pont Jacques-Cartier; non pas dans la courbe, mais dans la section entre l'île Sainte-Hélène et Longueuil: un face à face. Je revenais tranquillement avec un ami que j'avais conduit précédemment sur la Rive-Sud rendre visite à des amis. À 22h, la voie centrale était libre. Soudain, une voiture, venant en sens inverse et conduite par un homme aux facultés affaiblies, traverse de mon côté et c'est le choc. J'en suis sorti indemne grâce à ma ceinture. Seule ma mémoire visuelle est disparue avec tous les souvenirs d'une vie et ses repères visuels. Plus tard, le chauffeur a marmonné aux policiers qu'il avait voulu éviter une voiture. Dois-je ajouter que je n'ai jamais voulu connaître le nom de ce type?
À ce moment-là, Françoise m'a invité chez elle où je me suis retrouvé avec un groupe d'amis de la fraternité des AA. C'était en mai 1983. Elle m'a dit: « André, nous t'avons souvent écouté quand il s'agissait de notre rétablissement; maintenant, c'est toi qui es malade et tu vas nous écouter. Tu frises la dépression. Nous allons t'aider à reprendre le boulot et à fonctionner sans te décourager. Nous avons un beau programme de vie à t'offrir ... c'est d'approfondir ensemble le mode de vie des AA. »
J'ai ressenti alors toute l'affection de ces amis qui voulaient m'aider à me reprendre en main, à accepter mon handicap - cette mémoire n'est toujours pas revenue - à éliminer mon ressentiment en leur parlant et en les accompagnant sur le chemin du pardon. Par la grâce du Dieu d'Amour et avec votre aide, je récite maintenant du fond du cœur la Prière de la sérénité. Cet après-midi, je tiens à vous dire merci de m'avoir accueilli dans votre grande et belle fraternité.
André Gendron, s.j

Volume 36, No 1 / Avril 2000 – Mai 2000 / Pages 35-36 (PDF pour impression)

LE MONSTRE DE LA PEUR
Mon désir d'arrêter de boire a été motivé par la peur des actes que j'avais commis en état d'ivresse mais dont je ne me souvenais pas. J'ai eu des blancs de mémoire dès le début et dans les derniers stages de ma vie de buveur, je devenais très violent. Je brisais tout et je me querellais avec les femmes et les hommes. Je battais ma femme souvent et, en plusieurs occasions, je me suis réveillé dans des villes étrangères, à l'hôpital ou en prison, ne me souvenant pas comment je m'y étais rendu.
La peur des blancs de mémoire m'a aidé à désirer la sobriété. J'avais essayé à plusieurs reprises d'arrêter de boire, surtout pendant les trois dernières années. J'ai promis à ma femme que, si je m'enivrais encore une fois, je quitterais la maison, car il était dangereux de vivre avec moi. Hélas! j'ai recommencé à boire, même si je savais que je perdrais tout ce qui m'était cher. J'ai bu jusqu'à ce dernier soir que je n'oublierai jamais.
Ma femme dormait dans la chambre avec nos filles quand elle savait que j'avais recommencé à boire. Je suis arrivé sans savoir ce que je faisais. On m'a dit plus tard que j'ai arraché ma femme de son lit en la frappant. Ma fille aînée était terrifiée, et elle n'a pensé qu'à s'enfuir. La porte de la chambre était bloquée par moi et ma femme que je tiraillais. Alors ma fille brisa la vitre de la fenêtre et, en tentant de s'enfuir à reculons, elle se blessa sérieusement le genou sur une pointe de vitre restée dans la fenêtre. Sans doute ce fut une scène d'enfer. Je jurais et hurlais. Ma femme et mes filles criaient et pleuraient, et l'aînée gémissait et gisait par terre à l'extérieur de la maison. Je suis reconnaissant de ne pas me souvenir de tout cela. Je pense que je serais maintenant mort ou fou. Je me souviens d'avoir été présent à l'hôpital lorsqu'ils ont operé le genou de ma fille, et je me souviens du regard méprisant de notre voisin qui avait conduit ma femme et ma fille à l'hôpital.
Les jours qui suivirent furent angoissants. J'essayais d'arrêter de boire, mais mes remords et mon sens de culpabilité étaient trop insupportables. J'ai emprunté un revolver d'un ami pour me tuer et j'ai essayé de trouver du courage en buvant, mais je suis tombé inconscient. J'ai aussi essayé de m'empoisonner en bloquant le tuyau d'échappement de mon auto, mais deux hommes m'ont retiré de l'auto et m'ont porté secours. Je suis allé à l'hôpital municipal pour tenter d'être hospitalisé pour mon problème de boisson, mais les médecins m'ont dit de me soûler davantage ou de rentrer chez moi et de me coucher. Je ne pouvais m'arrêter de boire assez pour oublier mes souvenirs. Éventuellement, ma femme a pris pitié de moi et a trouvé une clinique qui a consenti à me soigner. J'ai souffert pendant plusieurs jours et j'ai vécu l'expérience des hallucinations. Des millions d'insectes me tourmentaient et des serpents de toutes les couleurs rampaient sur moi. Je n'avais jamais autant souffert Je songeais au jour où je sortirais et j'avais peur de ce qui m'arriverait. J'étais sûr que je ferais du mal à quelqu'un, et je voulais être interné pour être en sécurité. Alors un membre des Alcooliques Anonymes est venu me voir et m'a dit que je n'étais pas fou, et que si je pouvais m'abstenir de prendre mon premier verre, je ne ferais plus de mal à personne. Pour une raison ou pour une autre je l'ai cru. Quand j'ai quitté la clinique, je tremblais tellement que j'avais du mal à m'habiller. Chercher un emploi était impossible, et je ne savais où demeurer. Mon frère m'a hébergé et lui et sa femme furent très généreux pour moi. Ils firent de leur mieux pour m'aider. Toutefois, ce n'était pas assez, car j'avais besoin de beaucoup plus pour survivre.
Un soir, dans mon lit, j'ai eu tellement peur que le lit semblait tourner à toute allure et que tous les membres de mon corps me faisaient mal au point que ce n'était plus endurable. J'étais complètement désespéré. Je me suis traîné hors de mon lit et me suis agenouillé sur le plancher froid, et j'ai commencé à demander l'aide de Dieu que je craignais tellement: J'étais convaincu que son enfer ne serait pas plus douloureux que ce que je venais d'expérimenter. Je suis resté à genoux longtemps, peut-être plusieurs heures, et graduellement, la peur disparut, mes tremblements diminuèrent et la douleur s'en alla. Lorsque je me suis recouché, j'ai dormi paisiblement pour la première fois depuis 37 ans. Ma vie est devenue paisible depuis cette nuit-là, il y a sept ans. Je suis revenu à ma famille. J'ai vu mes enfants grandir, me respecter et m'aimer. La petite fille qui criait, dans la cuisine, pendant cette soirée horrifiante m'a récemment demandé d'être témoin à son mariage. Je crois que c'est le pardon complet, car les jeunes filles que j'ai épouvantées étaient des filles adoptives. J'ai beaucoup de problèmes et j'en aurai toujours, mais c'est la vie. Dans le mouvement des Alcooliques anonymes, j'ai trouvé le courage d'écrire cet article. C'est là que je trouve toujours de l'espoir pour demain.
Il y a un an, je me suis brisé le dos à la suite d'un accident et j'ai dû subir deux opérations. Je me remets présentement de la deuxième intervention chirurgicale et je suis incapable de travailler. Néanmoins, ces souffrances et ces soucis ne pourraient se comparer à mes souffrances le soir où je me suis agenouillé pour la première fois. Cette prière était bien simple: « Mon Dieu aidez-moi. » Ce geste et cette prière ont changé ma vie. Chez les Alcooliques anonymes, j'ai trouvé une Puissance supérieure qui m'aime et me pardonne, ainsi que des gens qui m'inspirent et me comprennent. J'ai compris que la foi est vraiment le contraire de la peur. Dans ce nouveau mode de vie, je peux renouveler ma foi chaque jour, et je n'ai plus besoin de boire.
Anonyme
(La Vigne AA - Octobre 1966)

Volume 36, No 1 / Avril 2000 – Mai 2000 / Pages 42-44 (PDF pour impression)

LETTRE À UN NOUVEAU MEMBRE
Te voilà enfin assis parmi nous. Je sais que tu veux quand même qu'on te fiche un peu la paix. Tu es là pour voir comment ça marche chez nous et tu n'es pas trop sûr de toi. Nous faisons semblant d'ignorer la façon dont tu es tordu sur ta chaise et mal à l'aise. Tu as un gros chat dans la gorge, et nous connaissons tous cette espèce de point d'angoisse que tu as là, au milieu de ta poitrine.
En te regardant discrètement, nous avons presque envie de pleurer, car nous nous rappelons, par toi, nos premières heures dans les AA. Ne cache pas tes mains ainsi; ici, tu n'as pas à avoir honte, même si tu trembles, car nous comprenons ce que sont ces « lendemains de la veille » …
Évidemment, nous ne sommes pas tous des personnes d'un physique hollywoodien. Nous sommes des gens qui avons souffert dans notre moral et notre physique, et peut-être que quelques-uns de nos visages te découragent un peu. Mais si tu regardes attentivement, tu verras de la lumière dans nos yeux, et tu constateras que nous voulons tous t'accueillir dans nos cœurs.
Écoute bien ce qu'on va dire pendant la réunion. Tu ne comprendras pas tout du premier coup, mais quelque chose te restera. Ne tombe pas en bas de ta chaise si tu entends prononcer le nom de Dieu. Vois-tu, dans les AA, nous avons découvert que nous ne pourrions y arriver seulement par l'aide des hommes. Pour bien comprendre, il faudrait que tu lises l'histoire des AA et comment un des plus grands psychiatres du monde, le docteur Jung, a admis avec Bill W., notre co-fondateur, qu'un alcoolique ne pouvait être traité par des moyens cliniques habituels, mais qu'il fallait qu'il éprouve une «expérience spirituelle» qui le transformerait. Et c'est pourquoi nous avons Dieu dans les AA.
Si tu es patient et si tu essaies de prier un peu, (qu'est-ce que tu as à y perdre ?), un jour, toi aussi, tu auras cette expérience spirituelle personnelle et alors, tu comprendras que nous ne pouvons exclure un Être suprême de notre sobriété. Tous ceux qui te diront qu'ils ont eu des rechutes, ce sont ceux qui n'auront pas encore eu cette expérience spirituelle. Toi qui arrives parmi nous, massacré par la vie et l'alcool, qui es désœuvré, découragé et peut-être sans espoir, tu sais maintenant qu'on ne peut pas toujours compter sur les hommes, qu'ils ne sont pas toujours disponibles. Si tu commences par mettre une Puissance supérieure dans ta vie, tu prends une assurance de survivance au cas où un jour, même dans les AA, tu pourrais ressentir de la solitude. Si tu écoutes et si tu lis attentivement, tu ne seras plus jamais seul...
Repose-toi, détends-toi, arrête de ressasser des idées sombres. Nous sommes là pour t'aider et te soutenir. Ne t'inquiète pas surtout du matériel, cela va s'arranger. Comme tu nous ressembles, tu as dû dépenser tes derniers dollars dans un de tes bars favoris où tu as payé la «traite» plus souvent qu'à ton tour. Tu constates peut-être maintenant que tu essayais alors inconsciemment de t'acheter de l'amitié. Ici, nous ne te demandons rien, sauf de nous aimer un peu.
Aujourd'hui, tous les gens se plaignent que l'amour est difficile à trouver. C'est peut-être que dans notre société actuelle, on ne sait plus qu'aimer, c'est aussi donner de soi-même.
En ce jour de ton entrée chez les AA, tu te sens fatigué et déprimé et nous compatissons avec toi; mais demain, nous te prions de passer à l'action. Nous te suggérons de ne pas demeurer passif dans notre beau Mouvement, car l'activité, c'est la clé de ton rétablissement. Tu peux faire le café pour les réunions, placer les chaises, occuper les fonctions d'animateur, de représentant de La Vigne AA ou, plus tard, de secrétaire. Il y a mille choses que tu pourras faire et tu te sentiras de plus en plus heureux.
Ne te laisse jamais abattre par les paroles négatives que tu pourrais entendre. Tu sais, ici, nous sommes tous en voie de rétablissement et quelques uns sont peut-être plus malades que d'autres. Il est possible qu'en ce moment, tu ne puisses le réaliser, mais dès ton arrivée parmi nous, tu reçois un cadeau merveilleux, un cadeau de vie: Les Douze Étapes. Tu t'apercevras que si tu suis soigneusement ces principes l'un après l'autre, tu seras en train de devenir un autre être humain, beaucoup plus acceptable que celui qui est assis là, près de nous, et que tu peux voir dans ton miroir.
Que ton cœur et ton esprit s'ouvrent à de bonnes et belles choses. Nous t'aiderons et tu pourras constater qu'après tout, notre planète n'est pas si désespérante. Essaie d'oublier ton passé le plus vite possible. Ce qui est fait ne peut se défaire et les gestes que tu as posés sont figés dans le temps. Ce qui est important, c'est ce que tu vas faire maintenant.
Cesse surtout d'avoir peur, car maintenant, si tu veux bien te laisser aller un peu, Dieu te guidera avec nous. De cette façon, rien de mal ne pourra t'arriver et tu pourras affronter tous les orages ou toutes les tempêtes. Souviens-toi que tu as besoin d'un parrain ou d'une marraine dans les AA; c'est un être de lumière qui t'aimera beaucoup et te soutiendra. Même celui qui t'écrit ces suggestions a dû se trouver plusieurs soutiens.
Un jour, après un certain temps, alors que tu seras devenu une autre personne dans les AA, tu sentiras le besoin d'aider d'autres alcooliques et c'est là que tu verras ta mission, toi aussi.
Tu retireras des dividendes incroyables de tes efforts présents et, ce qui est encore plus grandiose, c'est que tu pourras sauver des vies.
En ce jour de ton arrivée parmi nous, nous serions portés à te demander, comme un psychiatre, s'il y a longtemps que tu as pleuré. Nous qui parlons souvent du contrôle de nos émotions, nous avons appris qu'à nos débuts dans les AA, il fallait avouer notre impuissance devant la vie et parfois pleurer en secret comme de petits enfants. Nous avons alors ressenti un grand soulagement et vu un grand espoir s'installer dans nos cœurs, car nous réalisions, tout à coup, que demain, il y avait une autre assemblée des AA et que, dans deux minutes, si nous le voulions, nous pourrions rejoindre par téléphone des membres disponibles ...
Enfin, nous te conjurons d'essayer de t'aimer toi-même. Il faut qu'un jour, tu te regardes dans ton miroir et que tu te trouves beau; même «derrière tes yeux» ...
N'oublie jamais qu'il faut commencer par s'aimer soi-même avant d'aimer les autres.
Alors toi, le nouveau, assis là près de nous, mal à l'aise sur ta chaise, paix soit sur toi et puisse notre amour pour toi atteindre ton cœur à l'instant même où nous te regardons avec nos yeux pleins de larmes et de lumière.
Merci d'être venu aux AA en quête d'aide.
Alco
(La Vigne AA, juin-juillet 1984)

Volume 36, No 1 / Avril 2000 – Mai 2000 / Pages 45-48 (PDF pour impression)

BILL. 1895-1971
(N.D.L.R.- Nous reproduisons ici un article que Dave B., qui a introduit les AA au Québec, écrit à l'occasion de la mort de Bill, cet article est paru dans La Vigne AA de mars 1971)
Il m'est très difficile de trouver un point de départ pour décrire mes sentiments personnels au sujet de Bill maintenant qu'il est disparu, et je peux seulement remercier Dieu pour les conseils, le support et l'affection qu'il m'a donnés personnellement, comme il l'a fait pour tant d'autres alcooliques partout dans le monde AA alors qu'AA était tellement plus petit et plus personnel.
Évidemment, Bill nous a laissé un héritage - un simple message d'espoir et de force que nous devons transmettre si nous voulons le conserver. Selon les mots de la prière de saint François, qui était la prière favorite de Bill, « ... c'est en donnant que nous recevons». Dans le chapitre du Gros Livre intitulé A Vision for You («Votre avenir», p. 178), qui est mon chapitre préféré, Bill suggère: «Donnez généreusement ce que vous trouvez.» Personne d'entre nous ne serait ici si nos prédécesseurs n'avaient pas fait exactement cela. Ils l'ont fait et nous devrions leur en être reconnaissants.
Bill vivra dans nos cœurs et dans notre association aussi longtemps que nous nous rappellerons de transmettre notre message à tous ceux qui en ont besoin et qui désirent le recevoir, et si nous mettons ces principes en pratique dans tous les domaines de notre vie et nous plaçons ces principes au-dessus des personnalités.
La mort de Bill Wilson marque une étape dans l'histoire du mouvement AA et maintenant le flambeau passe d'une génération à celle qui la suit, c'est-à-dire particulièrement à des membres AA plus jeunes.
Bill Wilson, l'être humain, voilà de qui j'espère pouvoir écrire.
Il me manque parce qu'il était un ami, un ami véritable et tellement humain. Jusqu'à ma mort, je serai reconnaissant de l'avoir connu, car il m'a montré, et à nous tous, le chemin de la sobriété et de la paix intérieure.
Et il m'a aidé tout au cours de ma vie AA, particulièrement à mes débuts, avec des phrases comme: «Deviens honnête avec toi-même comme jamais auparavant», «Étudie ce problème sans peur» et «Le bien est parfois l'ennemi du mieux»; et tant d'autres pensées au moment précis où j'en avais besoin.
Il parlait souvent du langage du cœur - qui existe dans toutes les langues - et qui s'appelle l'Amour. J'ai souvent pensé que ces mots s'appliquent si bien à notre mouvement AA du Québec.
Il m'a toujours semblé un peu étrange que Bill soit né à East Dorset, en 1895, et Bob Smith (Dr Bob) à St. Johnsbury, en 1879, tous deux des Vermontois; et pourtant ils se sont rencontrés à Akron (Ohio) en 1935. C'était peut-être là un signal de la possibilité future du mouvement AA de donner des résultats partout et en tout temps en faveur des hommes dans le besoin et des hommes de bonne volonté.
Je n'essaierai pas de vous raconter la jeunesse de Bill et sa victoire sur un alcoolisme sans espoir. Il en a parlé lui-même dans ses écrits comme le Gros Livre, Le mouvement des AA devient adulte et particulièrement bien, je pense, dans le numéro de mars 1971 du AA Grapevine.
Plusieurs points dans ces documents m'ont fortement impressionné. Ils sont typiques de chacun d'entre nous, de moi en tout cas.
Je pense à son retour de la première Grande Guerre, lieutenant dans l'armée américaine et se considérant comme «un chef parmi les hommes». N'est-ce pas comme vous et moi? Et plus tard, quand son épouse Lois lui disait qu'il buvait trop, il répliquait: «Certains hommes de génie ont conçu leurs plus grandes œuvres pendant qu'ils étaient soûls.» Nous y voilà bien encore une fois. Cet accord de pensée qu'on retrouve partout dans AA, voilà bien ce qui nous unit si fortement les uns aux autres. Le mouvement AA a été bien établi et il est certainement un excellent exemple de la paternité de Dieu et de la fraternité des hommes.
Avant 1929, Bill était devenu un conseiller en placements et avait eu du succès. Au cours du crash de la même année, il perdit tout. C'était la fin de sa carrière, pensa-t-il. C'est alors que des amis de Montréal lui prêtèrent de l'argent; Lois et Bill vinrent habiter la métropole où Bill travailla pour un important courtier en valeurs mobilières, et plus tard pour une importante compagnie d'aluminium à Arvida. D'une façon typiquement alcoolique, il vivait en millionnaire, au plus haut de la Côte-des-Neiges; plus tard, à mesure que sa boisson augmentait, il descendit vers un logement plus modeste du boulevard Grand. Un peu plus tard, l'alcool eut le dernier mot, comme pour vous et moi, et, avec son épouse Lois, il alla vivre dans la famille de sa femme, à Brooklyn. C'est alors que Lois dut travailler dans un magasin à rayons pour subsister avec son mari.
C'est là que Bill fut transporté à l'hôpital Towns où l'étincelle miraculeuse devait donner naissance au mouvement des Alcooliques anonymes tel que nous le connaissons aujourd'hui. Pas étonnant que ma prière favorite soit: « Mon Dieu, donnez-moi un cœur reconnaissant ».
Assez rares sont ceux qui savent que Helen Wilson, demi-soeur de Bill, est venue ici en 1944 et qu'elle nous a visités alors que nous demeurions avenue Victoria. Je crois que Dorie, mon épouse, eut l'agréable plaisir de « faire les politesses », car j'ai alors eu un appel d'urgence pour de l'aide; je suis parti immédiatement. Dans ces jours-là, j'avais l'ambition de sauver le monde de l'alcoolisme. Dans AA Cornes of Age, Bill m'a décrit comme un coureur de marathon de la douzième Étape.
En 1949, Bill est venu à Montréal pour prononcer une causerie lors d'un congrès de l'American Psychiatrie Association. Ce congrès fut à l'origine d'une de nos anciennes brochures: «La médecine et AA » («Medicine looks at AA »). On fit souvent le commentaire qu'il ne s'agissait là que de «la vieille idée de conversion». J'étais furieux. Qu'est-ce que ça pouvait faire? Conversion ou non, j'étais maintenant sobre, quel miracle! Comme la médecine a changé depuis!
Nous avons alors saisi l'occasion d'organiser notre première Conférence AA au Québec, à l'hôtel Mont-Royal. Bill et Lois étaient évidemment à la table d'honneur, de même que ma marraine, Bobbe Burger.
Quelle merveilleuse fin de semaine! Bill entendit les Douze Étapes en français pour la première fois, et c'est de cette occasion qu'est née l'idée que le mouvement AA pourrait exister dans les pays étrangers et en de nombreuses langues. Le maire Camilien Houde nous offrit une réception au Chalet, sur le Mont- Royal, ce qui était la première réception en faveur d'AA dans le monde entier. Le souvenir dont je me rappelle probablement le mieux, à la suite de cette fin de semaine, c'est sans doute celui d'être assis sur le plancher d'une chambre d'hôtel de Montréal et d'écouter ce grand Yankee du Vermont qui nous racontait les débuts du mouvement dans le sud des États-Unis et dans l'Ouest américain. Nous pouvons nous demander comment le mouvement AA a pu survivre à ces jours difficiles.
Bill préparait alors les premiers concepts concernant la Conférence des Services généraux comme il la prévoyait. J'acceptai ses idées sans difficulté.
Pendant toutes mes années dans AA, particulièrement les premières années, j'ai gardé ce contact avec Bill. Nous nous rendions chaque année au Connecticut où nous visitions ma sœur, et ce voyage n'aurait pas été complet sans une visite à la résidence de Bill, Stepping Stones. J'ai toujours pensé que je pouvais y absorber un peu de sagesse AA et recevoir des conseils. C'est aussi là que j'ai rencontré et appris à connaître le Dr Bob.
C'est à Stepping Stones que Dorie et moi-même avons connu véritablement Bill et Lois. C'est là que nous avons amené chaque année nos enfants; nous avons présenté à Bill avec fierté notre fils Bill, et Mary, qui se prit d'affection pour la belle-mère de Bill qui était très âgée, et Paul, notre bébé, qui n'arrêtait de pleurer que lorsque Bill jouait du violon pour le calmer.
J'espère que personne ne croira que j'écris ces lignes pour me mettre en évidence ou avec un petit air de« J'ai connu Bill, vous savez »; pas du tout. J'écris ces mots avec un sentiment de profonde reconnaissance pour le fait que j'ai connu le mouvement AA alors qu'il était tellement plus petit et plus intime, et quand nous nous connaissions mieux les uns les autres, peu importait où nous vivions.
Bill avait une énergie personnelle incroyable; sans cela ni vous ni moi ne serions ici et « Alcooliques Anonymes» n'existerait pas. Je crois fermement qu'il a été inspiré par Celui qu'il décrivait comme «Celui qui préside au-dessus de nous tous ». De plus, il était une personne très humaine avec tous les problèmes et les qualités que cela comporte. Tout ce que je peux dire, c'est: « Merci à Dieu du fait qu'il ait existé» et merci pour avoir permis que je le connaisse ainsi que son épouse dévouée Lois. Je viens de perdre un ami très cher et très précieux et il en est ainsi de nous tous.
Nous offrons notre affection et nos condoléances à Lois et nous pouvons tous dire avec saint Paul: « Il a combattu le bon combat, il a terminé sa course, il a gardé la foi. »
Dave
(La Vigne AA - Mars 1971)

Volume 36, No 1 / Avril 2000 – Mai 2000 / Pages 51-53 (PDF pour impression)

LA PROCHAINE FRONTIÈRE
LA SOBRIÉTÉ ÉMOTIVE
Par Bill W.
Cet article de Bill W. a été publié dans le Grapevine de janvier 1958. Plus leurs membres ont indiqué qu'il les avait beaucoup aidés dans leur recherche de la sérénité.
Je pense que plusieurs vieux membres qui ont réussi à devenir sobres avec difficulté se rendent compte qu'il leur manque encore de la sobriété émotive. Ils sont peut-être parmi ceux qui amèneront le prochain développement dans AA, le développement d'une maturité et d'un équilibre beaucoup plus réels (autrement dit de l'humilité) dans nos relations avec nous-mêmes, avec nos compagnons et avec Dieu.
Un si grand nombre de nos membres ont des désirs d'adolescents, voulant obtenir l'approbation totale, la sécurité et l'amour parfaits de ceux qui les entourent. Ces désirs sont très normaux quand on a dix-sept ans, mais ils peuvent rendre la vie impossible quand on a 47 ou 57 ans.
Depuis les débuts du mouvement AA, j'ai eu de grandes difficultés dans ces domaines parce que je n'ai pas réussi assez bien à devenir adulte émotivement et spirituellement. Dieu! que c'est douloureux de continuer à demander l'impossible, et que c'est donc difficile de découvrir après nombre d'années qu'on a placé la charrue devant les bœufs! Enfin se produit cette agonie de se rendre compte comme nous avions tort parce que nous étions incapables de maîtriser suffisamment nos émotions.
Ce n'est pas un problème de névrosé que celui de traduire une bonne conviction mentale en un bon résultat émotionnel: c'est le problème de la vie elle-même pour tous ceux d'entre nous qui sont arrivés au point de vouloir réellement se soumettre· à de bons principes dans tous les domaines de leur vie.
Mais même après notre éloignement de la boisson, la paix et la joie demeurent parfois loin de nous. C'est le problème d'un grand nombre de nos membres AA les plus anciens. Et c'est littéralement une situation infernale. Comment notre subconscient - d'où proviennent tant de nos craintes, de nos compulsions et de nos aspirations anormales - pourra-t-il être amené à fonctionner selon ce que nous croyons, ce que nous connaissons et ce que nous désirons? Notre tâche principale sera donc de convaincre ce monstre inconscient que nous portons en nous-mêmes.
J'ai récemment découvert que c'est possible. Je le crois parce que je commence à voir certains membres autrefois malheureux - des gens comme vous et moi - qui commencent à obtenir des résultats. Il y a plusieurs années, un automne, une dépression nerveuse, qui n'avait réellement aucune cause particulière, a passé près de m'envoyer à l'hôpital ou de me faire prendre mon premier verre. J'ai commencé à craindre une autre longue période de déséquilibre psychologique. Ce n'était rien d'encourageant!
Je me demandais souvent « Pourquoi les douze Étapes ne peuvent-elles fonctionner pour faire disparaître la dépression nerveuse? » J'ai pensé un peu plus tard à la prière de saint François ... «mieux vaut réconforter qu'être réconforté ». Voilà la bonne formule, très bien, mais pourquoi ne fonctionnait-elle pas?
Soudain, je me rendis compte du problème. Ma principale erreur avait été la dépendance (une dépendance presque absolue) par rapport aux personnes et aux circonstances qui étaient censées m'apporter du prestige, de la sécurité et autres choses semblables. Comme je ne pouvais obtenir ces résultats selon les exigences de mes rêves perfectionnistes, je me battais pour les obtenir. Et avec mes défaites arrivait la dépression.
Il n'y avait aucune chance pour moi de trouver l'amour pour les autres dont parlait saint François et d'en faire un mode de vie possible et joyeux tant que ces dépendances fatales et presque absolues n'étaient pas disparues.
Au cours des années, j'avais fait un peu de progrès spirituel et c'est pour cela sans doute que je découvrais la profondeur de ces dépendances graves. Aidé par la grâce que je pouvais trouver dans la prière, je découvris que je devais employer toute ma force de volonté et toute mon action à mettre fin à ces dépendances émotives indésirables envers les gens, même envers AA, et envers toutes les circonstances imaginables.
Alors seulement je pourrais être libre d'aimer comme saint François a aimé.
Je découvrais que les satisfactions émotives et instinctives étaient vraiment les dividendes supplémentaires qui résultaient de l'amour, du fait d'offrir de l'amour et d'exprimer un amour approprié à chaque relation de la vie.
Je ne pouvais donc compter sur l'amour de Dieu pour le lui offrir en retour en aimant les autres comme Il le voulait. Et je ne pouvais le faire tant que j'étais victime de dépendances regrettables.
Car ma dépendance signifiait une exigence: j'exigeais le contrôle et la possession des gens et des conditions autour de moi.
Même si l'expression «dépendance absolue» peut sembler curieuse, elle a aidé à provoquer ma détente en vue du degré de stabilité et de paix d'esprit que je connais maintenant, qualités que j'essaie de consolider en offrant de l'amour aux autres peu importe s'ils me le rendent ou non. Le circuit primaire semble fonctionner ainsi: un amour qui va à ce que Dieu a créé et à Son peuple, par lequel nous nous approprions Son amour envers nous. Il est très clair que le courant réel ne peut s'établir tant que nos dépendances paralysantes ne sont pas brisées, et brisées en profondeur. Seulement alors pouvons-nous découvrir un reflet de ce que l'amour adulte est réellement.
C'est du calcul spirituel, direz-vous? Pas du tout. Voyez comment agit un membre AA qui a environ six mois de sobriété lorsqu'il s'occupe d'un cas de douzième Étape. Si le nouveau venu dit à ce membre: « Va donc chez le diable», notre jeune membre sourit et abandonne ce nouveau venu pour s'occuper d'un autre. Il ne se sent pas frustré ou rejeté. Si l'autre nouveau venu répond bien à ses conseils et commence à son tour à aimer les autres alcooliques et à être attentif à leurs besoins, même s'il n'a aucune appréciation pour celui qui l'a aidé le premier, le parrain est heureux quand même. Il continue à ne pas se sentir rejeté; au contraire, il se réjouit du fait que ce nouveau membre, auquel il n'a parlé qu'une fois, est sobre et heureux. Et si le prochain nouveau venu devient son meilleur ami (ou, si c'est une femme, son amie), alors le parrain est très joyeux. Mais il sait très bien que son bonheur est un sous-produit, le dividende spécial qu'il reçoit pour avoir donné sans rien attendre en retour.
Ce qui a vraiment stabilisé notre jeune membre, c'est qu'il a eu et qu'il a offert de l'amour à ce buveur qui s'est trouvé à sa porte ou avec lui dans une assemblée. C'est ainsi que saint François travaillait, puissant et pratique, sans dépendance et sans demander quoi que ce soit.
Au cours des six premiers mois de ma sobriété, j'ai beaucoup collaboré avec plusieurs alcooliques. Pas un seul n'est devenu sobre. Mais ces efforts m'ont gardé sobre. Je n'attendais rien de ces alcooliques. Ma stabilité a été produite par mes efforts, parce j'essayais de donner, et non pas parce que j'essayais de recevoir quelque chose. C'est ainsi que, selon moi, on peut obtenir la sobriété émotive. Si nous examinons chacune de nos «tempêtes» émotives, violentes ou non, nous trouverons à la racine de ces problèmes une dépendance maladive et les exigences qui en proviennent. Avec l'aide de Dieu, renonçons à ces exigences. Alors nous pourrons trouver la liberté de vivre et d'aimer: nous pourrons sans doute ensuite pratiquer la douzième Étape envers nous-mêmes et envers les autres en vue de la sobriété émotive.
Évidemment, je ne vous ai offert rien de réelle-ment nouveau: tout simplement un truc qui a commencé à démystifier en moi certains «mystères» qui étaient enfouis en profondeur dans ma propre personnalité. Aujourd'hui, mon cerveau ne passe plus compulsivement au rêve, à la folie des grandeurs ou à la dépression. J'ai trouvé un endroit paisible tout ensoleillé. |